
Kammerkonzert
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Sortie le 10 avril 2026
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Warp Records



Tom Jenkinson, alias Squarepusher, producteur singulier issu du hardcore rave et de la musique électronique, musicien expérimental et architecte de formes futuristes de fusion, possède un catalogue long de trois décennies constellé d’albums précieux. Du breakbeat acid furieux et des attaques de basse live dévastatrices de Feed Me Weird Things (1996), à la proposition littérale de Music For Robots (2014), en passant par la virtuosité brute de Solo Electric Bass 1 (2009) et le jazz concrète luxueux et extraterrestre de Ultravisitor (2004), rares sont les artistes contemporains à avoir exploré un territoire aussi vaste avec une telle assurance.
Et pourtant, malgré cette amplitude, deux constantes seulement traversent son œuvre : l’imprévisibilité et la transgression des règles. Son nouvel album pour Warp, prévu le 10 avril, en apporte une preuve supplémentaire. Conçu comme un concerto de chambre dont il interprète lui-même toutes les parties, il marque un contraste saisissant avec Port Rhombus EP, son premier EP drum & bass pour le label en 1996. Chez Squarepusher, l’unique chose véritablement prévisible, c’est son imprévisibilité. Mais cette fois, il semble aller plus loin : après avoir épuisé les règles des autres, il commence peut-être à déconstruire les siennes.
« Pitch is primary » : telle fut la maxime qu’il s’imposa au moment d’entamer sérieusement le travail sur Kammerkonzert, son seizième album studio. Après Music Is Rotted One Note (1998), disque charnière mêlant musique concrète et future fusion, il avait affirmé avoir « abandonné » les mélodies accrocheuses, les jugeant trop faciles pour susciter l’adhésion. Depuis son domicile dans l’Essex, il reconnaît avoir souvent transgressé cette résolution, mais précise que la priorité donnée ici à la hauteur ne constitue pas un retour aux hymnes monosynthétiques façon SH-101 comme ‘Journey To Reedham’. Les morceaux de Kammerkonzert sont riches mélodiquement, dit-il en plaisantant, « mais je mets quiconque au défi de les fredonner ».
Pourquoi un artiste formé dans la fournaise du hardcore rave choisirait-il de privilégier l’harmonie complexe au détriment du rythme, de la texture ou du processing ? « Parce que c’est un domaine que la technologie musicale peine à capturer, et que c’est là que l’artiste s’expose le plus au risque de sonner mauvais. »
Sur le papier, le projet pourrait évoquer une démonstration technique un peu austère, un exercice d’IDM prétentieux transformant le post-rave en post-plaisir. En réalité, entre les mains de Squarepusher, c’est tout l’inverse : une expérience jubilatoire. Si la réalisation fut laborieuse pour lui, l’écoute relève de la découverte émerveillée — comme si l’on tombait soudain sur une pièce secrète remplie d’objets étranges et fascinants, ouvrant un réseau vertigineux de possibilités.
Kammerkonzert déborde de riffs durs comme l’onyx et fulgurants. Les thèmes orchestraux y sont redoutables, les bifurcations stylistiques abruptes, naviguant entre progressif, ambient, électronique et expérimental. Mais par-dessus tout, l’album pétille d’une énergie euphorisante. Certaines juxtapositions évoquent fugitivement Magma (‘K1 Advance’), la fusion liquide de Weather Report période …Body Electric (‘K2 Central’), ou encore les bandes originales baroques et sanguines d’Ennio Morricone (‘K7 Museum’). Ailleurs, affleurent les élans jazz contemporains de Sons Of Kemet (‘K3 Diligence’), le piano modulé de ‘Mantra’ de Stockhausen ou l’atmosphère ambient de Brian Eno avec David Bowie (‘K11 Tideway’).
« Petit-déjeuner de fou ? » rit Jenkinson. « C’est exactement le genre de musique que j’aime. » La remarque prend d’autant plus de relief que ces références semblent systématiquement déconstruites. Les influences apparaissent, se fragmentent, disparaissent avant même qu’on puisse les nommer, souvent parallèlement à d’autres styles qui émergent et se transforment simultanément. L’écoute donne l’impression de se tenir trop près d’une machine infernale en perpétuelle recomposition — engrenages, pistons et microprocesseurs saturant le champ de vision. D’abord indéchiffrable, l’ensemble révèle peu à peu sa cohérence éclatante.
Alors que plusieurs figures actuelles de l’électronique explorent l’« orchestral », il serait réducteur d’assimiler Squarepusher à ce mouvement. Là où d’autres misent sur une sophistication apparente, Kammerkonzert pousse vers l’intérieur, aux frontières mêmes de la composition. « Les notions de maturité ou de sophistication que le mot “orchestral” peut suggérer ne m’intéressent pas. »
Quant à l’IA, il en parle avec distance. « Tout le monde peut utiliser une technologie qui compose à sa place, mais c’est externaliser son talent et transférer le pouvoir à une entreprise technologique. Et l’IA est inutile quand il s’agit de saisir des formations harmoniques issues d’intuitions non verbales. » Pour lui, le véritable moteur reste le moment eurêka, le saut vers l’inconnu. « L’IA, c’est la médiocrité militante. »
Dès la première écoute, une évidence s’impose : il ne s’agit pas d’un orchestre traditionnel. Batterie live, basse et guitare électriques coexistent avec des instruments issus d’une banque sonore complexe, déclenchés via une guitare MIDI. Initialement, Jenkinson souhaitait travailler avec des musiciens classiques. Il composa pour orchestre dès 2016 et testa ses partitions avec un ensemble de chambre. Mais il se heurta aux limites de la notation traditionnelle, incapable selon lui de traduire la nuance rythmique et texturale nécessaire. « Et puis, les orchestres ne sont pas toujours réputés pour leur groove. »
Il commença alors à enregistrer lui-même les parties, d’abord comme une « démo de luxe ». Puis les circonstances l’obligèrent à poursuivre seul. Lors d’un séjour sur l’archipel arctique de Træna, il glissa sur la glace et se fractura le poignet, craignant un temps de ne plus pouvoir jouer de basse. À peine remis, il perdit un ami proche, choc qu’il traversa en enregistrant Be Up A Hello (2020). Ensuite, la pandémie mit fin à toute collaboration orchestrale.
À un moment charnière, il comprit que ses « démos » étaient devenues l’album lui-même. L’œuvre avait évolué organiquement vers quelque chose d’inédit : un album orchestral interprété en solo. Quelques éléments électroniques subsistent — une boîte à rythmes sur ‘K2 Central’, des breakbeats sur ‘K4 Fairlands’, un modulateur en anneau et une réverbération complexe sur ‘K11 Tideway’ — mais comme des touches discrètes sur une toile vaste.
Ce n’est ni un disque classique traditionnel, ni un album électronique au sens attendu. Plutôt un objet autonome, qui dialogue en creux avec Warp Works & 20th Century Masters (2006), où la London Sinfonietta réinterprétait ses compositions. Plus proche de l’esprit de All Night Chroma (2019), réalisé avec James McVinnie, dont découle d’ailleurs le morceau final ‘K14 Welbeck’.
A-t-il appris un nouvel instrument pour l’occasion ? « J’aimerais pouvoir dire oui », sourit-il. Il a cependant récemment acheté un alto d’occasion et s’initie aux fiddle tunes, laissant entendre que l’instrument pourrait apparaître sur de futurs enregistrements. Aujourd’hui, muni d’un album achevé et de partitions précises, il envisage plus sereinement une véritable interprétation par orchestre de chambre — nouvelle étape d’un parcours toujours en mutation.
Il conclut : « Aucune idée ne devrait être illégale en musique. Combiner breakbeats et quatuor à cordes peut sembler risqué, mais éviter le pire des deux mondes fait partie du travail. Kammerkonzert est ludique, sans être anecdotique, et assume pleinement le risque. »