Egyptian Blue

A Living Commodity

Sortie le 27 octobre 2023

Yala! Records

L’ascension d’un groupe clé est une expérience tumultueuse, Egyptian Blue le sait mieux que personne. Ils ont commencé par s’échapper de la banlieue d’une petite ville, en se perdant à la place dans des heures d’assourdissantes jam sessions alcoolisées au-dessus d’une bijouterie à Colchester, dans le sud-est de l’Angleterre. Après avoir déménagé à Brighton et signé avec les nouveaux champions de la musique YALA !, ils connaissent un élan fulgurant, avec à la clé un premier EP à succès en 2019, Collateral Damage, une playlist à la radio britannique pour la (presque) chanson titre, une tournée avec The Murder Capital et un concert inoubliable à All Points East. Leur deuxième EP, Body of Itch, semblait destiné à leur faire atteindre un nouveau palier, mais l’année 2020 a mis le groupe sur pause comme tout le monde.

 

Le chanteur et guitariste Andy Buss admet avoir eu l’impression qu’ils n’étaient « plus vraiment un groupe », mais lui et son coéquipier Leith Ambrose ont continué à écrire leurs propres démos chez eux jusqu’à ce que les confinements prennent fin. A nouveau réunis, c’est comme s’ils n’avaient jamais été séparés. « On avait des chansons en gestation depuis longtemps, poursuit Andy, et quand on a regagné la salle de répétition, elles se sont assemblées en un clin d’œil. On en ressort avec beaucoup de fierté vis-à-vis de ce qu’on a accompli. Cette période a été semée d’embûches, mais franchement je n’en retiens que les aspects positifs. »

 

L’élan perdu a soudain repris. A commencer par une tournée comme invités de Foals, un groupe dont Andy et Leith sont fans depuis leur adolescence. En entrant dans l’immense Olympia de Londres, ils se sont retrouvés dans un monde très éloigné de l’ambiance intimiste et particulièrement intense de leurs concerts en tête d’affiche, avec 150 paires d’yeux braqués sur eux. Ils ont puisé dans ce que Leith décrit comme un « désir de canaliser notre énergie d’une manière différente », et ça a manifestement fonctionné. Dans les coulisses de l’Olympia, Yannis Phillippakis a invité Egyptian Blue à se joindre à leur tournée européenne, qui débuterait deux semaines plus tard. Pour les membres d’Egyptian Blue, intimidés mais désireux de saisir cette occasion, les Foals sont devenus comme des mentors, qui les ont guidés et encouragés tout au long de la tournée, comme eux-mêmes l’avaient vécu à leurs débuts auprès de Bloc Party.

 

« On a joué devant 7000 personnes à Amsterdam », raconte Andy avec détachement, comme s’il s’agissait d’un rite de passage parfaitement ordinaire. « Après ça, on se dit qu’on l’a fait. Et que du coup on peut tout faire. »

 

Parfois, ces opportunités se sont présentées dans les circonstances les plus ordinaires qu’on puisse imaginer. Andy, par exemple, était en train de faire ses courses chez Lidl quand il a reçu un texto invitant Egyptian Blue à se produire sur la scène qu’IDLES organisait à Glastonbury au cours de l’été 2022. « C’est un groupe génial, j’aime leur façon de faire. C’est agréable d’être apprécié par un groupe, pas seulement IDLES, quel que soit le musicien c’est toujours positif. »

 

Alors que les moments marquants se succédaient, l’évolution du premier album d’Egyptian Blue se poursuivait en coulisses. Le groupe – rejoint par Luke Phelps (basse) et Isaac Ide (batterie) – décrit ce disque comme un rêve de gosse, avec des esquisses de tracklist « par centaines pendant un paquet d’années ».

 

L’album qui en résulte, A Living Commodity, retrace les origines d’Egyptian Blue, ce qu’ils sont aujourd’hui et la direction qu’ils prendront à l’avenir. Le post-punk nerveux de leurs racines se retrouve dans de nouvelles versions percutantes de « Nylon Wire » et « To Be Felt », les titres préférés des fans. Mais le groupe a dépassé le son d’origine en faisant la démonstration d’une foule de nouvelles idées, suivies de sessions prolongées à Hove et Eastbourne avec leur producteur habituel, Theo Verney.

 

Inspiré par l’histoire d’un chirurgien affublé d’un tic (métaphore élégante du son d’Egyptian Blue), le single « Skin » est une réussite immédiate, s’étirant à partir d’une attaque très serrée, avant de se diriger de façon jouissive vers son dénouement, tout en faisant la part belle à des tonalités de guitare qui s’inspirent du Metal Box de PiL. Ailleurs, on les entend raffiner leur férocité avec la dynamique stop-start de « Belgrade Shade », dériver vers les textures ambiantes décalées du presque serein « Apparent Cause », et enflammer l’ambiance post-rock teintée de shoegaze de l’implacable morceau-titre. Le tout est lié par la cohésion d’un groupe live qui fonce avec ses tripes en s’abandonnant de façon dingue mais qui sait, d’une manière ou d’une autre, conserver une précision et un contrôle suffisants pour ne pas dérailler.

 

Au sujet des paroles, l’album marque également une avancée stylistique pour le groupe. Auparavant, leurs chansons étaient inspirées par des conversations qu’ils avaient entendues, chose qui a évidemment changé avec les confinements. A présent, leur utilisation rare et souvent implicite des mots produit un effet tout aussi percutant, par l’observation des doutes existentiels et des contradictions déroutantes qui se manifestent de façon souvent inattendue dans la riche trame de la vie.

 

C’est Leith qui en parle le mieux : « Le titre A Living Commodity répond à l’idée qu’on est à la fois tout et rien dans notre propre vie. Prisonnier de notre réalité. Aux commandes d’une vie qu’on n’a pas choisie. Pourtant, on choisit bien le contenu de notre vie et on en récolte les fruits. L’autodestruction accompagne cette dimension lumineuse et colorée de l’existence. »

 

Pour Andy, saisir de tels bouleversements émotionnels fait partie intégrante de l’évasion cathartique que lui offre l’écriture musicale. « Tout ce que je ressens, j’essaie de le mettre en musique. Quand je suis triste, je prends une guitare. Quand je suis amoureux, je prends une guitare. Quel que soit le sentiment que j’éprouve, je veux le mettre dans une chanson. J’ignore si c’est un moyen d’adaptation, mais c’est un processus à 100 % cathartique. »

 

On lance A Living Commodity et les émotions que canalise Egyptian Blue tout au long de l’album déferlent des haut-parleurs. C’est la magie de ce groupe, qui au cœur des ténèbres exprime un fait simple et capital : nous ne sommes pas seuls.

 

« Si on éprouve de la colère, de la joie, de l’amour ou n’importe quoi d’autre à l’écoute de cet album, il n’y a rien de plus gratifiant, conclut Andy. On espère qu’il incitera les gens à s’intéresser à ce qu’on va faire ensuite. On croit beaucoup aux nouveaux projets qu’on est en train de réaliser, et je pense que cet album pose les bases de ce qui suivra. »

 

Tumultueux ? Oui, mais on se doute qu’Egyptian Blue ne voudrait pas qu’il en soit autrement.