Emel

Everywhere We Looked Was Burning

Sortie le 27 septembre 2019

Partisan

La force la plus naturelle est issue de ces quatre éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu.

 

Ces quatre forces fusionnent l’art et la vie.

 

Il a semblé nécessaire a Emel Mathlouthi pour son troisième album Everywhere We Looked Was Burning de remonter à la source, à cette part de l’Univers qu’on a trop peu considérée. C’est dans la nature qu’Emel a retrouvé la flamme de son combat ainsi que les armes pour le mener à bien. À la fois théâtre victime de notre débâcle et puissance menaçante, la nature et ses attributs mythiques ont inspiré ce nouvel opus qui invite à l’union, le recueillement et à l’action.

 

Malgré des différences frappantes avec ses précédents travaux, Everywhere We Looked Was Burning doit d’abord se comprendre dans la continuité d’Ensen – sorti en 2017. Avec son second disque, Emel Mathlouthi avait déjà enrayé sa métamorphose et mis à mal les chaînes qui la retenaient. Elle faisait part d’un désir brûlant de liberté créative et traduisait son message politique dans un langage plus poétique, à l’intention d’un public international. Ce sont ces mêmes obsessions qui ont guidé la création d’EWLWB. Pourtant, la rupture est frappante. Après la révolte de Kelmti Horra et le questionnement identitaire d’Ensen, ce nouveau disque s’attaque au dehors. Le même regard mélancolique et désabusé se tourne vers l’extérieur et s’adresse directement au monde grâce à une poésie écrite en langue anglaise.

 

Dès 2017, Emel commence à imaginer EWLWB. Pour la première fois, elle choisit de s’exprimer en anglais sur la majorité de l’album, alors qu’elle n’avait auparavant enregistré qu’une poignée de titres dans cette langue. Ce choix est inspiré par son installation à New York, la découverte de la poésie très imagée de Rainer Maria Rilke et T.S Elliott, et en repensant à la place importante que tenait la musique chantée en anglais durant son adolescence.

Elle loue une maison à Woodstock, dans la campagne de New York et se met à « écrire sur la nature ainsi que sur la beauté et les luttes de notre époque ».

Dirigée par sa volonté de produire un son unique, Emel Mathlouthi s’est toujours attachée à explorer avec une passion curieuse tous les aspects du processus de création musicale : de son écriture, plus proche de la poésie que de la chanson, jusqu’à son goût pour les sons déstructurés et atmosphériques. C’est ce qui la conduisait, à opérer un virage électronique sur lequel la musicienne s’engage avec plus de radicalité et de precision.

 

Si Everywhere We Looked Was Burning s’inscrit dans la continuité d’Ensen sur le plan de l’expérimentation, il s’en démarque en intégrant d’abord un plus grand nombre d’instruments. Alors que les synthétiseurs occupaient une place majeure de son dernier opus, ils offrent un espace ici aux violons, guitares électriques et au piano. Les sonorités proches du trip-hop qui faisaient le sel de sa musique laissent place à une approche plus proche de l’ambient, inspirée par le travail de jeunes artistes tels qu’Arca ou Ben Frost. Par ailleurs, en choisissant une production minimaliste et imagée, elle recentre presque inconsciemment l’attention sur sa voix et sur sa poésie.

 

Portée par la capacité d’écoute et le talent de ses collaborateurs (Steve Moore (Zombi), Ryan Seaton (Lower Dens), Ash Koosha, Amine Metani (Arabstazy), Karim Attoumane), Emel a pu libérer sa créativité et parfaire son approche sonore.

 

EWLWB prend ainsi la forme d’une symphonie lyrique, mystique et parfois gothique, à la découverte de paysages aux airs de visions rêveuses et cauchemardesques.

 

La fragilité qui parcourt le disque, c’est celle de l’équilibre naturel et du lien qui nous retient encore à la vie. Alors que nous regardons tout brûler au-dehors, le temps presse et le risque est grand. Il était donc nécessaire de pointer la beauté, celle de l’Univers, de notre environnement et du véritable sens de nos vies ; mais aussi la violence, celle que nous nous infligeons et celle que la nature pourrait déployer à son tour contre nous.

 

Les éléments naturels interviennent ainsi dans la production musicale, tantôt sous formes d’assises contemplatives ou de rythmes saisissants.

 

Rescuer – également incipit de l’album – ouvre la porte de ce royaume. Une nappe de guitare soutient le chantonnement angélique d’Emel, tandis que la chanson prend son envol en un rythme inquiétant, une houle hypnotique portée par un sample de vent violent.

« Le monde a besoin d’être sauvé, n’est-ce pas ? » questionne-t-elle. « Nous devons sauver nos sens parce qu’ils ont été perdus. Eux seuls peuvent nous empêcher de devenir complètement diaboliques. Ils permettent l’éveil à travers la poésie et l’art. Ils nous relient les uns aux autres et donnent un sens à notre chemin. Rescuer est comme l’aube, le moment où l’on commence à voir les premiers rayons de lumière. Un instant fait pour raviver notre force interieure. »

Plus loin, le vulnérable mais vital Womb, accueillir l’auditeur en une tendre étreinte par son orchestration cinématographique singulière et un piano tintinnabulant.

« En tant que mère, j’ai la responsabilité de dire la vérité en présentant une certaine utopie à mes enfants, » explique Emel. « Un scénario de science-fiction où cet élément apporte une étrange harmonie dans l’univers. Je veux construire un chemin pour que mes enfants puissent réaliser leurs rêves. »

Ailleurs, une vague de « percussions jouées sur l’eau » s’abat sur Does Anybody Sleep.

L’exemple le plus frappant de ce processus peut-être le morceau Merrouh – un des rares titres en arabe tunisien sur l’album – s’achève dans une tempête rythmique générée à partir de samples de bourrasques, de vagues violentes et de crépitements d’incendies. L’album culmine sur une résurrection dans les flammes avec le titre éponyme Everywhere We Looked Was Burning.

En résulte une expérience auditive particulièrement immersive et métaphorique, qui questionne le rôle de l’Homme et sa capacité à agir alors que son monde semble s’effondrer.

Everywhere We Looked Was Burning, comme son titre nous le précise, dessine les contours d’un monde en proie aux flammes qu’on ne pourrait presque plus que regarder périr. Un constat angoissant et pourtant, c’est aussi d’espoir qu’il s’agit.

 

« Après les coulées de lave, on voit apparaître ces petites plantes vertes… Ma musique ne se limite pas à illustrer les mauvaises choses qui se produisent dans le monde. Quelque chose de positif peut affleurer ensuite. »

Finalement, la chanteuse réalise qu’elle possède le pouvoir de changer le monde : « En écoutant cette musique, je veux qu’on se sente fort et plein d’espoir, mais je veux qu’on en soit conscient, et qu’on soit conscient des enjeux universels. Nous traversons une période difficile. Cependant, nous sommes tous là, présents, combattons ensemble. Regardons les ténèbres, et ensuite illuminons-les en nous connectant à la nature et à la vérité a l’intérieur nous. »