
The World Is Not Good Enough
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Sortie le 17 avril
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Anti Records



Sean Solomon avait de grandes attentes. Lorsque son idéal d’un monde généreux s’est heurté à une réalité plus rude, il a choisi, un temps, de ne plus rien ressentir. Face à un paysage saturé d’injustices sociales, de divisions, d’atrocités mondiales et de gros titres accablants, le chanteur-compositeur et dessinateur-animateur né et élevé à Los Angeles s’est laissé glisser dans une forme de vide. Pourtant, l’expression artistique peut devenir une soupape, un moyen de comprendre le chaos et de recréer du lien. C’est précisément ce que Sean Solomon accomplit avec son premier album solo, The World Is Not Good Enough, attendu au printemps 2026 sur son nouveau label ANTI- Records.
« Ces chansons sont presque issues d’attentes enfantines », confie-t-il à propos de l’album, dont il a lui-même dessiné la pochette dans un style inspiré de l’auteur et illustrateur jeunesse Richard Scarry. « Une grande partie de mon ressentiment envers le monde vient des attentes que je projette sur lui. Je suis sensible. J’aimerais que tout soit parfait, que les gens soient empathiques et attentionnés… mais ce n’est pas le cas. Toutes ces chansons parlent, d’une manière ou d’une autre, du décalage entre ce que les choses devraient être et ce qu’elles sont réellement. »
La couverture, clin d’œil aux livres de Scarry, reflète cette dissonance cognitive qui traverse l’album. Musicalement, The World Is Not Good Enough passe d’une guitare acoustique dépouillée à des envolées cacophoniques rappelant Neutral Milk Hotel, entre tambours éclatés et cuivres déchaînés. Certains titres, comme ‘Finish Line’ ou ‘Overdose’, délicatement jouée en fingerpicking, s’écoulent avec douceur ; d’autres, tels que ‘Shooting Star’ ou ‘Postcard’, font exploser la tension émotionnelle dans une symphonie de sons dissonants. « Ces livres présentent une vision idyllique du monde. Je trouvais amusant de créer un contraste entre ces images et le titre de l’album. Un chien qui promène un autre chien, un éléphant buvant son café… J’aimais l’idée d’imaginer ma propre version de cet univers. »
Depuis l’adolescence, l’art est son principal outil pour appréhender le monde. L’an dernier, il a attiré l’attention avec ‘Car Crash’, morceau indie-folk mélancolique accompagné d’un clip qu’il a écrit, réalisé et animé lui-même. Certains le connaissent déjà à travers les groupes underground de Los Angeles Moses Campbell et Moaning. D’autres reconnaîtront ses illustrations issues de collaborations avec Run the Jewels, Unknown Mortal Orchestra ou Odd Future. Aujourd’hui, en solo, il tisse tous ces fils créatifs pour façonner un univers singulier où l’innocence enfantine côtoie les questionnements existentiels, dans un chaos coloré à la fois fragile et lumineux. Chaque morceau de l’album est accompagné de visuels animés qu’il diffuse sur scène via des téléviseurs vintage et des cassettes VHS.
Ayant grandi dans la vallée de San Fernando, Sean Solomon s’est nourri autant des épisodes des Simpsons que des récits graphiques de Daniel Clowes, auteur de Ghost World. Parallèlement, il vouait une admiration aux figures alternatives des années 1990 et 2000 — Daniel Johnston, Elliott Smith ou Nirvana — qu’il respectait pour leur intégrité artistique malgré le succès. Au lycée, il fonde Moses Campbell, groupe folk-punk avec lequel il écume cafés, maisons et la mythique salle DIY The Smell à Los Angeles.
Après le lycée, il intègre CalArts en animation expérimentale. Sa reconnaissance grandissante dans ce domaine le pousse toutefois à quitter l’école à 20 ans pour se consacrer à la direction artistique et à la promotion de concerts, tout en continuant à jouer. Moses Campbell évolue ensuite en Moaning, formation grunge-pop signée chez Sub Pop Records. Le groupe sort deux albums salués par la critique — Moaning (2018) et Uneasy Laughter (2020) — avant d’annoncer une pause indéfinie en 2023.
Ce moment marque un tournant. Sean s’est toujours considéré comme un auteur au sens large, un artiste naviguant entre médiums. Mais fidèle à son attachement au processus, il ne précipite pas sa carrière solo. Après deux ans d’écriture et d’enregistrement, il s’entoure de musicien·nes pour donner vie à The World Is Not Good Enough : Shannon Lay, ancienne colocataire et vétérane de Sub Pop, assure les chœurs et certaines guitares ; Jarvis Taveniere (Whitney, Purple Mountains, Waxahatchee) produit l’album, joue de la basse et ajoute quelques percussions.
« Je n’avais pas entendu quelque chose d’aussi direct depuis longtemps », raconte Taveniere en évoquant les premières démos. « Il ne tourne pas autour du pot. Travailler avec lui, c’était comme travailler avec un frère. Nous partageons une certaine anxiété, ce qui nous a permis de nous équilibrer. Il avait une vision claire, mais me laissait l’espace pour expérimenter, tout en restant fidèle à l’émotion des chansons. »
Cette franchise transparaît dès ‘Finish Line’, où Sean médite sur la transformation de l’art en marchandise. Le refrain, porté par une percussion sourde, un violon plaintif et une basse vibrante, répète le titre de l’album avec gravité. « Dans le cinéma, la musique ou l’art, tout le monde disait la même chose : il devient presque impossible de survivre en tant qu’artiste. J’ai réalisé que les rêves que j’avais enfant n’existaient plus. Je me sentais comme un vieil homme désabusé, alors qu’au fond je restais ce gamin convaincu que l’art pouvait changer le monde. »
Plus loin, ‘Remember’ explore l’histoire familiale à travers un clip monté à partir d’archives personnelles. La chanson suggère que personne n’est entièrement bon ou mauvais : chacun évolue sur un continuum moral. « En numérisant nos vieux films de famille, j’ai fini par en faire un clip. Sur scène, je vois combien cette chanson touche les gens : elle leur rappelle leur propre famille. Il est difficile d’éprouver de l’empathie pour ses parents, car on les imagine infaillibles. Lorsqu’ils nous déçoivent, cela crée une dissonance douloureuse. Pourtant, tout le monde a deux facettes. Cette chanson parle de la volonté de se souvenir aussi du bon. »
Le moment le plus bouleversant de l’album survient avec ‘Black Hole’, morceau acoustique d’une nudité saisissante, évoquant la fragilité brute de The Glow Pt. 2 de The Microphones.
« À 15 ans, j’ai été interné en psychiatrie. Je consommais trop de drogues, et cela m’a rattrapé », confie-t-il. Dans ‘Black Hole’, il revient sans détour sur l’épisode psychotique qui a marqué ses relations familiales et sa perception de lui-même. « Cela m’a conduit vers la sobriété et m’a recentré sur la musique et l’art. Je n’ai plus connu d’épisode depuis, mais j’y pense souvent. Cela a transformé la personne et l’artiste que je suis. »
Partager cette expérience est pour lui un acte de solidarité. « Je voulais que celles et ceux qui ont vécu des choses similaires se sentent moins seuls, et contribuer à déstigmatiser la maladie mentale. Si tant de personnes souffrent, peut-être que ces diagnostics ne sont que des noms donnés à différentes façons d’être au monde. »
S’il traverse volontairement les zones les plus sombres de son passé, c’est pour en ressortir avec une lumière à partager. « Ce que j’aime dans la bande dessinée, c’est qu’elle n’est pas toujours perçue comme “noble”. Pourtant, on y trouve des œuvres d’une honnêteté incroyable. Elles s’adressent à tout le monde, comme les livres de bell hooks ou la satire des Simpsons. C’est ce que j’essaie de faire : mêler animation, dessin et musique pour parler de sujets complexes d’une manière accessible et sincère. »