Vilain Tigre

La Bande originale du film imaginaire d’Aurélie Muller

Sortie le 06 mai 2026

Cleo Records

Avec La Bande originale du film imaginaire d’Aurélie Muller, Vilain Tigre signe une œuvre singulière, à la frontière du disque et du cinéma mental. Conçu comme la B.O. d’un film sans images, l’album se déploie en trois EP et un épilogue, une forme fragmentée et évolutive qui laisse à chacun la liberté de composer son propre récit.

 

L’EP I marque le premier chapitre de cette bande originale imaginaire. Conçu comme une ouverture, il réunit trois morceaux qui installent la première séquence du film intérieur, entre musique instrumentale, chansons et sons du réel.

 

Le disque s’ouvre avec ‘La Trajectoire’, un instrumental porté par des chœurs aériens et un saxophone en voix off. Comme un générique en plan large, il invite à laisser l’esprit voyager et à entrer progressivement dans la rêverie. Avec ‘Retour, Accès, Rebond’, la voix de Daniel Offermann (Girls In Hawaii, TRESOR) surgit hors champ. Le texte circule entre souvenirs recomposés et attentes projetées, saisissant cet instant de bascule où la pensée rationnelle tente de composer avec l’irrationnel. ‘Ici’ prend ensuite la forme d’un dialogue intérieur troublant : le jeu entre voix naturelle et voix discrètement pitchée interroge l’incidence des détails et la manière dont ils modèlent notre perception lorsqu’on s’y attarde.

 

Entre chaleur des textures, mélancolie contenue et introspection, ce premier épisode installe un univers à la fois accueillant et troublant, où la musique devient un espace de projection. Une invitation à fermer les yeux et à laisser le film commencer.

 

Après ce premier chapitre lumineux, l’EP II, pensé comme une deuxième séquence, explore le moment fragile où quelque chose bascule : une rencontre, une quête, une pluie annoncée.

 

‘La Rencontre’ ouvre ce nouveau mouvement. Instrumental aérien aux voix suspendues, le morceau évoque un trajet les fenêtres ouvertes, le vent sur le visage, le cœur traversé d’une légère nostalgie mais tourné vers l’avenir. Une scène en mouvement, un travelling où l’on avance sans savoir exactement ce qui nous attend, avec une confiance discrète. La musique s’y déploie, ample et respirante, comme un plan large avant un resserrement.

 

Avec ‘Looking For You’ (reprise de Nino Ferrer), Vilain Tigre revisite un titre plus confidentiel du répertoire de l’artiste. Là où la version originale portait une quête presque obsessionnelle, l’interprétation déplace ici le centre de gravité : la recherche devient intérieure. On ne cherche plus seulement quelqu’un, mais ce que l’on projette. La voix installe un espace contemplatif, comme si l’absence devenait un paysage.

 

‘It’s Gonna Rain’ fait basculer l’EP vers une autre face. Sons d’eau, grincements de bateaux, atmosphère humide et lente : la pluie arrive sans menacer, elle transforme. Le morceau évoque une traversée teintée d’une mélancolie calme, à la frontière d’un reflet ou d’un paysage énigmatique. Tout semble suspendu : le temps, les gestes, la respiration, comme au seuil d’une métamorphose. Une sérénité pourtant s’en dégage, et la pluie devient passage. Le texte questionne alors les émotions partagées : peut-on ressentir exactement la même chose au même moment ?

 

Avec l’EP III, Vilain Tigre révèle le troisième chapitre de cette bande originale imaginaire. Après les paysages lumineux des débuts, ce nouveau volet plonge dans une atmosphère nocturne et introspective. Trois morceaux, comme trois scènes où l’extérieur s’efface peu à peu au profit de l’intime.

 

‘Deep Night’ ouvre la séquence dans le mouvement. Une caisse claire sèche impose une marche obstinée, tandis que des trains lancés à pleine vitesse traversent le paysage sonore. La nuit se densifie à mesure que la musique avance. On ne sait plus si l’on traverse l’obscurité ou si l’on y entre, comme dans un tunnel, celui de la nuit ou peut-être celui de l’esprit.

 

Avec ‘Le Port’, le film ralentit jusqu’à l’arrêt. Les pare-battages frôlent les coques, les bateaux respirent doucement contre le quai. Tout est calme, presque immobile. Peu à peu, le décor s’efface pour devenir intérieur. Le morceau capte cet instant suspendu où l’on retient son souffle sans s’en rendre compte, où le monde extérieur disparaît et où chaque seconde semble s’élargir.

 

‘Sont mieux dans ma tête’ déplace alors le point de vue. Une phrase revient, se répète, se décale. Le temps, les êtres, les instants, tout paraît parfois plus beau dans l’imaginaire que dans la réalité. La répétition agit comme une pensée insistante, un souvenir récurrent, une tentative de donner à ce monde intérieur autant de valeur qu’au réel — peut-être même davantage.

 

Avec ce troisième épisode, Vilain Tigre poursuit la construction de sa bande originale : une séquence où chaque morceau devient une scène autonome et où l’auditeur prend pleinement part au récit. La nuit s’installe, les yeux s’allument, le film continue.

 

L’épilogue vient clore cette traversée. Dernière scène de ce film imaginaire, il agit à la fois comme un point final et comme une ouverture.

 

‘Bye’, porté par un ensemble d’instruments à vent, s’élève comme un souffle. Les voix circulent, les cuivres et les bois se répondent, comme si l’air lui-même devenait porteur de mémoire, celle de son père, toujours présent en filigrane dans sa musique. Une manière de dire au revoir sans immobilité. En imaginant l’âme libre, traversant des paysages invisibles qui relient les vivants à ceux qui les ont précédés, le deuil devient un chemin à la fois mystérieux et apaisant.

 

Rien de mystique, seulement une intuition profondément humaine : celle que les liens continuent de circuler, dans l’air, dans le mouvement, dans le souvenir.

 

Dans ce dernier chapitre, le film imaginaire de Vilain Tigre ne s’arrête pas vraiment. Il s’éloigne doucement, poursuivant sa trajectoire vers un ailleurs.