Memory Spells & Jordan Whitlock

This Is What It Feels Like

Sortie le 09 avril 2026

This Is What It Feels Like est né naturellement, sans plan préétabli. Lorsque Matt Bauer et Jordan Whitlock ont commencé à parler ouvertement d’un album commun, plus de la moitié des morceaux existaient déjà. Ces chansons partageaient un même courant émotionnel, traversé d’images d’océans, de jardins, de lumière, de distance et de nostalgie. À partir de cette sensibilité commune et de leur amour partagé pour l’écriture, l’album s’est imposé de lui-même.

 

Entièrement écrit et produit à distance (Jordan Whitlock à San Diego, Matt Bauer à Los Angeles) le projet porte la trace d’une distance physique mêlée à une proximité émotionnelle profonde. Les deux artistes ont échangé démos et mélodies, retravaillant les paroles en écho aux idées de l’autre. Plutôt que de créer côte à côte en studio, ils ont laissé aux chansons l’espace nécessaire pour respirer. Chacun a pu s’isoler avec ce que l’autre lui envoyait, laissant instinct et souvenirs personnels guider sa réponse. Ces allers-retours sont devenus le véritable pouls de l’album.

 

Dès leur première collaboration, ‘All I See Is You’, une évidence s’est imposée. Bauer conservait cette instrumentale depuis des années, convaincu qu’elle attendait la voix juste. Moins de vingt-quatre heures après l’avoir reçue, Whitlock renvoyait une version complète, avec paroles et mélodie, portée par un refrain ample et déferlant de dévotion. Le morceau s’est assemblé avec une étonnante fluidité. Dans cette facilité, ils ont reconnu le point de départ de quelque chose de singulier. Il a naturellement donné le ton émotionnel du disque : expansif et intime à la fois.

 

La distance elle-même est devenue une collaboratrice silencieuse. Sans se retrouver dans la même pièce pour définir les thèmes, les deux auteurs ont puisé séparément dans leurs expériences de connexion, de peur, d’espoir et d’incertitude. Ce léger décalage — deux perspectives gravitant autour d’une même vérité émotionnelle — confère à l’album son sentiment d’ouverture. Les paroles n’imposent pas un sens : elles suggèrent, elles laissent place au ressenti. Dans ‘Do You Think Of It Sometimes?’, le désir demeure suspendu dans une question sans réponse. Dans ‘Take My Hand’, la reconnexion apparaît non comme une certitude, mais comme une possibilité : « Nous pourrions atteindre à nouveau le soleil. »

 

Les images du monde naturel irriguent l’ensemble du projet, à la fois métaphores et points d’ancrage. Les océans montent et redescendent. Les jardins fleurissent puis se fanent. La lumière se réfracte dans l’eau et entre les mains. Dans ‘Heaven and Here’, il n’y a « nothing between heaven and here / only the words I couldn’t say » (rien entre le ciel et ici / seulement les mots que je n’ai pas pu dire) ; une phrase qui cristallise la tension centrale de l’album, entre aspiration à la transcendance et difficulté à exprimer l’essentiel. ‘Higher’ efface la frontière entre deux êtres sous une pluie chaude et une lumière dorée, tandis que ‘A Flower Blooming for No One’ médite sur la beauté qui existe sans témoin, sur l’acte de créer pour lui-même.

 

‘Bloom’ compte parmi les moments les plus délicats du disque. À l’origine, il ne s’agissait que d’un simple mémo vocal, dépourvu de rythme, que Whitlock a envoyé sans savoir ce qu’il deviendrait. Bauer y a répondu par un arrangement de cordes ample et progressif, qui élève doucement la chanson vers une catharsis retenue. Les mots, « Love me till I’m blooming / and I will love you back » (Aime-moi jusqu’à ce que je m’épanouisse / et je t’aimerai en retour), semblent refléter l’essence même de leur collaboration : patiente, confiante, profondément transformatrice.

 

Le processus a également donné lieu à des évolutions inattendues. Un simple bourdonnement de violon échangé entre eux s’est transformé en chant improvisé, avant de se scinder en deux titres distincts : ‘Roses’ et ‘There’s Still Tomorrow’. Ces instants de découverte, ces chansons qu’aucun des deux n’aurait écrites seul, sont au cœur du projet : écouter avec attention, accepter de lâcher prise et permettre à quelque chose d’inédit de naître dans l’espace partagé.

 

Au fond, This Is What It Feels Like est un album sur la connexion à distance. Il habite ces instants fragiles où l’on craint de perdre le lien, mais aussi ceux où l’on accepte silencieusement l’incertitude. Plus que tout, il incarne une forme de liberté. Les deux artistes l’ont envisagé comme un territoire sans contraintes, écrivant depuis un espace intime, convaincus que leur sincérité trouverait un écho. Le résultat est une œuvre suspendue entre terre et ciel, intime mais ample, ancrée mais audacieuse, qui raconte comment deux artistes, séparés par des kilomètres, ont trouvé une voix commune et découvert ce que signifie créer simplement parce que cela sonne juste.