Yves Jarvis

The Same, But By Different Means

Sortie le 1er mars 2019

ANTI-

Les idiosyncrasies ont leurs bons et leurs mauvais côtés. D’une part elles sont l’expression la plus pure de nos existences : à la fois chaotiques, imparfaites, irrationnelles, magnifiques et résilientes. Yves Jarvis le sait. Si sa musique est particulière, ce n’est ni le fruit du hasard ni volontaire ; elle est comme ça, c’est tout. Elle se transforme en même temps que lui, par cycles et par phases. Le nouvel album de Jarvis, The Same But By Different Means, représente un nouveau cycle.

 

Yves Jarvis est par essence une toile vierge, une refonte de Jean-Sébastien Audet, musicien canadien vivant à Montréal. Audet a déjà travaillé sous un pseudonyme, Un Blonde, un nom qui selon lui représentait ce qu’il voulait à un moment précis. « J’avais l’impression d’avoir enfin trouvé le nom parfait, phonétiquement, pour un projet avec Un Blonde. Je trouvais qu’il évoquait l’imagerie idéale pour tous les trucs que je voulais faire. »

 

Mais évidemment les choses évoluent. « Aujourd’hui je n’aime plus ce nom, parce que j’ai changé et que je ne m’identifie plus du tout à lui. Je savais qu’il me fallait quelque chose qui me représenterait vraiment. » Chaque facette du travail d’Audet est immensément personnelle, et Yves Jarvis le reflète au sens propre. « Yves » est le deuxième prénom d’Audet, et « Jarvis » est le nom de sa mère.

 

Avec The Same But By Different Means, Audet continue de créer une musique à la fois chaude, enivrante et inédite, tout en restant engageante et bienveillante. Le LP de Un Blonde Good Will Come to You (2017) a été applaudi pour tout ce qui rend le travail d’Audet si envoûtant : une néofolk soigneuse, de douces fioritures R&B, une voix douillette qui paraît dépourvue de début ou de fin, et une ambivalence un peu punk envers les mélodies sirupeuses qui dominent traditionnellement ces trois structures.

 

Ces qualités sont toujours présentes sur The Same But By Different Means, un album au cadre délicieux et plein d’imagination qui nous permet d’explorer ce qui signifie être Yves Jarvis. Les durées des chansons oscillent entre 14 secondes et plus de huit minutes. Le titre du disque lui-même est une étape en plus : pour chacun de ses nouveaux projets Audet ajoute un mot dans le titre. « Cette année est celle de ma transition vers Yves Jarvis, je n’élargis pas le cadre, j’approfondis tout le tableau. »

 

Chacune des sorties d’Audet s’accompagne d’une couleur. C’est un leitmotiv à la fois visuel et thématique, une palette qui reflète et réfracte les intentions. Good Will Come To You était jaune, la couleur favorite d’Audet. Elle représente, pour lui, la journée. « Je trouve le jour si beau que je veux en faire partie. »

 

La couleur de The Same But By Different Means est le bleu, moins charmante. « Le bleu est plutôt la couleur qui s’est imposée à moi. Le dernier album, c’était la joie du matin, l’optimisme, et celui-ci, c’est la douleur de la nuit avant de dormir. C’est un moment de souffrance pour moi, et ce bleu nuit représente le monde. La nuit s’impose, domine lourdement, on navigue dans cet univers bien plus difficilement structuralement. »

 

Le douzième titre de l’album, « Fruits of Disillusion », est totalement habité par cette atmosphère. “It still weighs so heavy on me/Still unfurling, ever unfurling”, roucoule Jarvis d’une voix rauque, soufflante et magnifique avant que les shakers et l’orgue entrent en scène comme les rassurantes premières lueurs du jour. Audet dit de ce titre qu’il a révélé le résultat auquel il voulait aboutir. « Cette impression est devenue claire quand ce titre a été fini. Tout balayer pour laisser cette palette pleinement ouverte. »

 

La seconde partie de l’album, confie Audet, est plus agitée. « C’est toute une gamme de troubles, ainsi peut-on méditer. Ce n’est pas tout le temps le chaos, mais parfois si. »

 

Le processus physique de création a mis trois longues années à aboutir, entre les dissonances, les périodes d’enregistrement et de pause, les possibles plans de carrière mis de côté, les démos abandonnées et récupérées. L’équipement d’Audet est essentiel à sa vision – c’est grâce à lui qu’il avance. Mais son matériel le plus important est tombé fréquemment en panne pendant qu’il enregistrait. « Tout s’écroulait constamment. » Il y a eu par exemple un magnétophone à bandes 1/4-inch reel-to-reel qu’il utilisait pour enregistrer et manipuler des samples avec l’écho intégré. (Audet a samplé de la musique précisément pour éviter de travailler avec d’autres artistes.) Audet a tenté plusieurs fois de le réparer, et il a même laissé tomber un briquet dedans, qui y est encore aujourd’hui. « Je l’entends bouger à chaque fois que je l’allume », dit-il en riant.

 

Ces contraintes resurgissent sur cet album de plusieurs façons. « Time and Place » est un chant-and-stomp de 40 secondes avec des shakers et une énorme percussion : “Two things that’s here to say/Time and place”, hurle Audet. Il s’explique : « Ces contraintes pèsent lourdement sur le sentiment de liberté, mais elles sont aussi très révélatrices en termes de nouveaux moyens de manifester ses aspirations. Le temps et l’endroit sont tellement présents dans tout ce qu’on fait. Ces contraintes permettent à certaines voies d’apparaître. »

 

« Talking Or Listening », titre proche de la fin de l’album, est un morceau contemplatif qui reproduit la dichotomie qu’Audet souhaite que l’album traduise. “You can’t take the wheel just to prove something”, susurre-t-il. Plus loin il s’interroge : “Where is what I’m missing?/And which way there: is it talking or listening?” Le titre, à l’image de l’album, est à la fois minimaliste et chargé : la voix d’Audet, massive et traitée par système de couches, occupe l’espace au-dessus d’un bourdonnement ambient d’orgue et de noise. Le titre se termine sur le bruit d’un véhicule qui roule lentement puis qui accélère au son des cigales.

 

Quand on lui demande s’il a un message à faire passer à ses auditeurs, Audet répond : « Il faut vraiment que je sache : parler ou écouter ? Je pense que c’est ce que j’ai envie de demander dans tout ce que je fais aujourd’hui. C’est cette dichotomie, ce spectre que j’ai très envie d’explorer. Les deux faces de chaque chose, et tout ce qu’il y a entre les deux. »

Jean-Sébastien Audet vous présente Yves Jarvis. The same, but by different means.