The Japanese House

Good at Falling

Sortie le 1er mars 2019

Dirty Hit

Amber Bain, alias The Japanese House, a entendu l’expression « Good at Falling » dans un jeu vidéo. Un ami lui a montré ce jeu dans lequel un carré se retrouvait en pleine crise existentielle. Elle a fondu en larmes. « J’ai trouvé que c’était la chose la plus adorable, la plus triste jamais vue. » Cette découverte est arrivée au meilleur moment. Elle venait de terminer son très attendu premier album, et cherchait un titre qui collerait à la période d’incertitude et de changement qui avait inspiré les chansons.

 

Depuis quelques années, le mystère autour de The Japanese House s’est dissipé pour devenir une vision artistique claire. Avec quatre EP, sortis entre 2015 et 2017, Amber Bain avait déjà sorti l’équivalent d’un album, affûtant le son et l’ambiance de sa pop indé complexe et onirique, mais il lui aura fallu tout ce temps pour faire Good at Falling. C’est d’abord parce qu’elle a passé la majorité des trois dernières années sur la route, en tournée avec, entre autres, The 1975 et Wolf Alice, ses collègues du label Dirty Hit. L’autre raison est qu’elle souhaitait repartir à zéro. « Je suis très mauvaise pour finir les choses, surtout parce que ma capacité d’attention est catastrophique. Ça me prend un temps fou de m’engager dans quelque chose. »

 

Les EP étaient une sorte de présentation de The Japanese House, et l’album révèle un nouvel objectif, en termes de musique et de paroles. « Ces chansons sont clairement plus directes. » La photo de la pochette d’album, prise dans la Vallée de la Mort en Californie sous une chaleur étouffante, a été réalisée par Jim Mangan, photographe de paysages que Bain admire depuis longtemps. On reconnaît le style abstrait de The Japanese House dans cette photo, mais il y a une énorme différence avec les pochettes précédentes : Bain est dans la photo cette fois, habillée de rouge, au loin. « C’est cohérent, car il y a une plus grande part de moi dans cet album. »

 

Outre le dernier titre, « I Saw You in a Dream », revisité tel un titre de fin lent, presque acoustique, Good at Falling est un album de nouveaux titres, issus d’une période particulièrement tumultueuse et transformatrice dans la vie de Bain, racontés avec une admirable honnêteté. « Les chansons parlent toutes de choses différentes, mais elles sont liées, parce qu’elles font partie d’une période spécifique de ma vie, qui les a influencées. »

 

Cette période spécifique était une période de doute, pendant laquelle Bain a entamé une relation qui s’est finalement soldée par un échec. Beaucoup de chansons expriment un manque de lucidité dans la prise de décision, et un questionnement sur le bon moment pour la prendre. Le single phare « Lilo » a été écrit au début d’un nouvel amour – « Pour moi, ses gestes, son approche de la vie me paraissaient aussi sereins que l’image d’un Lilo (matelas pneumatique, NDT) flottant dans une piscine » –, mais il a été terminé au moment où cette relation s’est dégradée. « J’ai l’air plutôt désespérée dans les paroles. J’étais certaine que j’étais en train de la perdre. Je savais, je le sentais, que quelque chose se terminait. »

 

« Can somebody tell me what I want, because I keep changing my mind », chante le refrain de « We Talk All the Time », une analyse en apparence optimiste mais franche d’un amour qui se flétrit : « We don’t fuck anymore but we talk all the time, so it’s fine. » « S’apercevoir qu’une relation est en train de mourir, ou de changer, tout dépend du point de vue qu’on choisit », explique Bain. « C’était une de ces chansons prémonitoires, bizarres, où quand on l’écrit, ça finit par arriver dans la vraie vie. Je ne peux pas prédire l’avenir, mais je peux le créer, ou peut-être que je peux sentir ce qui va se passer. » « Follow My Girl » parle du fait de suivre un bon conseil, d’arrêter de douter et d’y croire, même si ça ne dure pas longtemps, tandis que le refrain « Nothing feels good, it’s not right » tourne dans les airs. « Je ne sais jamais vraiment ce que je veux, c’est un thème récurrent dans l’album, ne pas savoir ce que je veux, réfléchir trop sur tout. “Follow My Girl”, c’est remarquer un truc et le suivre, jusqu’à ce que quelque chose change. Je suis nulle pour prendre des décisions, du coup c’est comme ça que je fais. »

 

Ailleurs dans l’album, Bain se penche sur quelque chose de plus personnel. A la suite de la perte soudaine d’un ami, elle a commencé à développer des angoisses à propos de sa santé. « Je n’avais jamais pensé au fait que les gens meurent, du coup, sous l’impulsion de cette découverte, je croyais tout le temps que j’allais mourir. J’étais terrifiée à l’idée d’être empoisonnée. » Elle a écrit « You Seemed So Happy » en s’inspirant de la faille entre l’image et la réalité. « Cette chanson, c’était paraître tout à fait normale, aller bien, tout en croyant sincèrement que j’allais mourir absolument tous les jours. » « Everybody Hates Me » est un magnifique périple accompagné par le piano au cœur de la panique et la paranoïa engendrées par une gueule de bois quasi permanente. « Maybe You’re The Reason », immense et flamboyant hymne sad pop, montre Amber Bain chercher une lueur d’espoir en plein milieu du chaos. « Ça parle du fait d’être déprimé et de se rendre compte que rien n’a de sens. Puis dans le refrain je me suis dit : “Je peux pas continuer comme ça ! Je dois rendre les choses belles.” J’ai pensé à ma petite amie de l’époque, et combien aimer quelqu’un est peut-être notre raison de vivre. C’est le refrain le plus ringard du monde, mais je pense qu’il était nécessaire. »

 

« Faraway », qui se rapproche de la fin de l’album, est une chanson d’amour à la manière des Carpenters, aussi directe que peut l’être The Japanese House. « A ce moment-là, j’écoutais beaucoup ELO, et des trucs des années 1970. Je voulais écrire une bonne chanson d’amour, sirupeuse à souhait, parce que je ne l’avais jamais fait. Je n’avais rien écrit de gentil sur mon ex-petite amie, alors je me suis dit que j’allais l’écrire, cette chanson d’amour. Ça parle des tournées. Comme la vie n’est qu’une série de choix, je me suis dit : “Pourquoi je choisis d’être loin de la personne que j’aime plus que tout au monde ?” »

 

« Marika is Sleeping » est un titre douloureusement triste, un chagrin d’amour imminent apparu en rêve à Bain sous la forme d’un tourbillon Disney dévastateur. « Je me suis réveillée dans une chambre d’hôtel, je venais de rêver l’orchestration du titre, il y avait des cordes. J’ai vite programmé toutes les cordes et je les ai passées au Mellotron. Ça m’a pris deux minutes, et c’était très bizarre, j’avais jamais fait ça avant. Ensuite j’ai écrit ces paroles vraiment tristes, qui parlaient de moi ne sachant pas si je voulais être avec elle ou pas. Un thème récurrent », raconte Amber Bain en riant.

 

Good at Falling est habité par l’angoisse de l’incertitude, du moins en termes de paroles, mais en contraste on trouve une assurance dans la musique, qui se construit sur les fondations des EP pour ajouter une vigueur et un sens aigu des priorités. La plupart des chansons étaient d’abord des démos enregistrées par Bain sur son ordinateur portable chez elle à Londres. Elles ont ensuite été finalisées en studio dans le Wisconsin, à Bruxelles et à Oxford, par Bain et ses collaborateurs BJ Burton (qui a travaillé avec Low, Bon Iver et Francis and the Lights) et George Daniel (The 1975). Tandis que le son est toujours celui de The Japanese House, on ressent une sensibilité pop émergente.

 

« Les chansons sont plus entraînantes que celles des EP. C’est le fait de jouer en live qui a inspiré ça. Quand j’ai écrit les EP, je me disais que ce serait dément sur scène, que les gens seraient déchaînés. Et en fait c’est très différent en live. Dans ta tête un truc peut sonner comme un super morceau club et puis en live, il devient une chose lente, triste. » Elle a aussi écouté davantage de musique upbeat, et elle utilise beaucoup de batterie live. « J’aime aussi beaucoup jouer de la basse, du coup plus de choses s’inspirent de lignes de basse cool, et ça signifie plus de parties de batterie cool. C’est dans cet ordre que je procède – coller la batterie à la basse, plutôt que l’inverse. » Tout ça donne une vibrante urgence à Good at Falling. « Je ne suis pas aussi heureuse que la musique que je fais », dit-elle en riant. « Il y a peut-être un peu d’ironie là-dedans. Je chante sur toutes ces choses vraiment déprimantes, mais si on n’écoute pas les paroles, ça sonne vraiment joyeux. Il faut aussi savoir que j’aime beaucoup les chansons pop en accords majeurs. J’aime les petites nuances, les changements d’accords, c’est ce que j’aime écouter. »

 

Good at Falling a mis des années à exister, et il est manifestement à la hauteur de cette longue attente. Le titre, lorsque Bain l’a enfin trouvé, était parfait. « Tomber peut signifier plein de choses : tomber amoureux, tomber par terre, avoir l’impression que sa vie est détruite, tomber en désamour de quelqu’un. Tout ça m’arrive tout le temps. Toutes ces chansons s’intéressent à cette chute, cet échec ou cette vulnérabilité. » En tout cas, Amber Bain a su construire quelque chose avec tous ces décombres. « Je voulais arriver à canaliser ça dans quelque chose, et le faire bien. »