The Drums

Brutalism

Sortie le 5 avril 2019

ANTI-

Sur l’album Brutalism, cinquième LP de The Drums, beaucoup de choses sont différentes. Il s’agit là probablement de la plus belle série de chansons du groupe depuis dix ans de carrière. L’album s’appuie sur l’évolution, la transformation, les questionnements, mais il n’apporte que certaines réponses. L’architecture de Brutalism est simple, définie par des blocs de béton brut. Les racines de Brutalism sont ancrées dans une émotion brute, mais ses couches sont douces, complexes et chaudes, pleines de frivolité et de chansons pop façonnées avec goût qui font jaillir lumière et énergie face aux angoisses, à la solitude, au manque de confiance en soi.

 

En 2017  The Drums a sorti son premier album en tant que projet solo. Abysmal Thoughts n’appartenait qu’à Jonny Pierce. Il y parlait de son divorce difficile. Depuis il navigue entre New York (où il vit aujourd’hui) et Los Angeles. « J’avais l’impression que mon travail à LA était terminé. J’étais épuisé, je faisais n’importe quoi de ma vie, je faisais tout le temps la fête pour fuir ma douleur et mes problèmes. C’était une spirale destructrice. » Il a entamé une thérapie pour régler ses problèmes personnels. « C’était une question de survie. Trouver enfin ce qui me rend heureux, et accepter que je sois victime de dépression. » Pierce considère Brutalism comme l’extension de son traitement. « Pour prendre soin de soi, on doit poser des questions. Je devais m’y soumettre. C’est intéressant de parler du passé, de se confronter à des choses révolues. Je confie quelque chose de flou et d’incertain. »

 

Même le fait que Brutalism sonne intentionnel, concentré et efficace symbolise combien le choix de Pierce de privilégier sa propre santé a marqué sa manière de faire de la musique. Au cours de la fabrication de cet album, entre sa maison au bord d’un lac dans le Nord de l’Etat de New York et un studio à Stinson Beach en Californie, Pierce s’est montré plus ouvert que jamais, maintenant soigneusement à distance son besoin de contrôle, et travaillant aux côtés de collaborateurs pour la production et l’enregistrement. Il a fait appel à Chris Coady (Beach House, Future Islands, Amen Dunes) pour le mixage. S’il y avait une partie de guitare qu’il voulait écrire mais ne pouvait pas jouer, il sollicitait un guitariste. C’est d’ailleurs le premier album de The Drums avec un batteur live. Le fait de déléguer a pu donner plus de latitude à Pierce pour livrer une vision plus précise.

 

Ses intentions tournaient autour de la pop, comme d’habitude. Avec les précédentes productions de The Drums, Pierce se devait de conserver le son innocent et nostalgique du groupe de surf-pop indé, il ne pouvait pas explorer des thèmes comme le sexe, la drogue, ou des émotions plus sombres, comme celles qu’il ressentait à ce moment-là. Abysmal Thoughts était enfin l’occasion de le faire. Côté paroles, Brutalism est un pas de géant de ce point de vue-là. Elles sont bien plus tranchantes. « Je crois qu’il y a un sticker “parental advisory” sur la pochette ! », dit-il en riant. « Je n’avais jamais eu le courage de dire ce que je voulais avant. Il fallait toujours que je garde les choses légères, et ce n’est pas qui je suis. » Côté son, il avait dû se débarrasser de toute influence extérieure, craignant qu’on l’accuse de perdre l’essence du son de The Drums. Aujourd’hui il redécouvre la musique : tout y passe, de SOPHIE au groupe des années 1990 Whale. C’est eux qui lui ont inspiré les boucles de batterie breakbeat sur « Kiss it Away » et « Body Chemistry ». « Je trouvais que nos chansons avaient l’air de tenir grâce à du scotch. Ces chansons-là sont plutôt en Kevlar. »

 

Chacun des titres de l’album est remarquable. « Body Chemistry » est le plus communicatif, un chanson qui explique comment ne pas s’en tirer uniquement grâce aux autres. « Je pense qu’on ne peut pas être intelligent sans être un peu triste », raconte Pierce, à propos du nuage noir toujours au-dessus de sa tête. « 626 Bedford Avenue » joue son rôle de chanson pop : elle active la nostalgie chez l’auditeur. C’est une mélodie qui paraît familière, qui marche en la mettant dans le bon contexte et la bonne époque. « Brutalism » parle d’un amour si intense qu’on se sent détruit par lui. Pierce a tendance à aimer de manière extrême, presque dangereuse. « Loner » aborde le sujet du douloureux processus de guérison. “I don’t want to be alone and I am scared of all the people in the world”, chante-t-il pour expliquer l’incapacité à communiquer. Il y a eu un côté rassurant pour Pierce dans sa redécouverte des liens complexes tissés avec son public. Maintenant qu’il est seul dans ce projet, c’est encore plus évident.

« C’est ça qui m’a aidé à continuer », confie-t-il. Brutalism est un album qui montre sa vulnérabilité. C’est de la pop au sens pur du terme, avec une production tout à fait moderne. « J’adore la pop, mais j’ai l’impression qu’il manque une sensibilité. » Pierce veut sacrifier l’égo à la tendresse. « Je voulais faire un album pop où je ne déclarerais pas combien je suis formidable », dit-il en riant. « Je me questionne sur ma capacité à être formidable. Je suis un adulte qui se dit : “Je me sens plus fou que jamais. Je me sens perdu. L’avenir me terrifie.” » L’album se termine sur une note d’espoir avec le titre « Blip of Joy ». « J’espère qu’un jour je serai guéri de ma dépression, que je pourrai aimer d’une manière rassurante. »

C’est pour cela qu’on peut danser en écoutant Brutalism, on peut en rire aussi. Même si c’est un album lourd.

 

The Drums a toujours plus ou moins appartenu à Pierce, mais ce n’est que depuis 2016 qu’il l’a vraiment récupéré. En 2008, Pierce et son meilleur ami d’enfance Jacob Graham avaient mis en place une collaboration qui n’était pas du tout destinée à devenir ce qu’elle est devenue. « Avec Jacob on écrivait des chansons pop. Je ne pensais pas qu’un jour quelqu’un les écouterait. Je les avais enregistrées avec un équipement cassé, et les guitares n’étaient même pas accordées. » Pierce a tout mis sur MySpace, et plusieurs semaines plus tard, les chansons commençaient à intéresser les gens. « Je me suis alors dépêché de trouver des gens pour qu’on monte un groupe. » L’aventure a duré quatre albums. Pierce ne s’est jamais senti légitime. « Sexe, drogues, rock’n’roll, zoner avec les copains, c’est pas trop mon truc. Je n’ai jamais trouvé ma place là-dedans. J’avais vraiment peur que tout s’écroule si je faisais la moindre pause. J’étais piégé dans un son qui me laissait indifférent, dans une culture qui n’était pas la mienne. Aujourd’hui, à plus de 30 ans, je commence enfin à prendre soin de moi. »

 

L’année qui vient de s’écouler a été celle de la transformation. « Je crois que je ne me trouverai jamais vraiment. Je ne pense pas que ce soit possible. Je ne pense pas qu’un jour on se lève en se disant : “Ça y est, je sais qui je suis.” La seule façon d’être un artiste, pour moi, c’est de prendre le temps de savoir ce que je veux, et ce dont j’ai besoin. » Cette année l’a vu grandir, mais grandir vers quoi ? « Je ne sais pas, mais ça me va. »