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Other People's Lives

Sortie le 15 février 2019

Memphis Industries

 »Si on avait eu une mission, ç’aurait été de créer quelque chose comme un absurde funk de bureau », se souvient Ed Seed à propos de la création de son groupe.

 

A l’époque Ed enchaîne les boulots de bureau à Londres, mais plutôt que d’arrêter ou de déprimer, il se sert de cet environnement de travail conventionnel et stérile comme inspiration pour ses créations.  »Le but était d’utiliser ces choses ennuyeuses ou sans intérêt », explique-t-il.  »Si l’on observe quelque chose assez longtemps, ça devient bizarre. »

 

Son observation de l’infinie bizarrerie de la vie de bureau s’interrompt lorsque Seed rejoint par hasard le groupe live de La Roux – ce qui a également joué un rôle d’inspiration pour l’évolution de Stats.  »J’avais toujours été dans des groupes indé un peu brouillons. Puis j’ai rencontré Elly et son équipe et je me suis dit “Wow”. Ce genre de musique pop, je m’étais toujours dit que ça n’arrivait qu’à Hammersmith, avec des centaines de milliers de livres et un gros label. Mais je me suis rendu compte qu’on n’avait pas besoin d’un gros budget pour faire des choses plus classes qu’un groupe moyen. »

 

Ed Seed envisage alors les choses différemment, il s’aperçoit qu’il peut créer sa propre version contemporaine de l’art pop DIY.  »Ça m’a donné confiance. Je voulais que Stats soit un groupe théâtral. Je voulais qu’il soit étrangement glamour, dans le style de Roxy Music ou Pet Shop Boys. Un truc glamour et un peu fou. Ces groupes mettent beaucoup de sérieux à être très fous. »

 

Le premier EP de Stats, Where is the Money, que le groupe sort lui-même, est acclamé par la critique, par exemple The Guardian qui le qualifie d’ « étrangement joyeux » et « alliant très bien l’art funk au synth disco ». A présent Seed joue régulièrement les bras droits, et part bientôt faire le tour du monde en jouant dans le groupe de Dua Lipa, de ses tout petits spectacles à son explosion en 2017.

 

Stats passent leur temps à travailler, de nouvelles idées se développent, le groupe évolue. En 2017, le jour de la Saint-Valentin, le groupe live au complet – John Barrett (batterie), Stu Barter (basse), Duncan Brown (guitare), Nicole Robson (claviers), Iso Waller-Bridge (claviers) – trouve un créneau dans le planning de Dua Lipa pour réserver deux jours aux studios RAK de Londres afin d’enregistrer des sessions live improvisées destinées à constituer une base brute pour l’album à venir Other People’s Lives. L’objectif est de laisser tomber la structure et de privilégier la spontanéité. « De cette façon on peut capturer les moments d’inspiration. L’énergie particulière de six personnes qui s’abandonnent totalement à ce qu’elles font, et qui au bout du compte se synchronisent pour obtenir quelque chose qu’aucune d’elles n’aurait pu prévoir. »

 

En deux jours, environ vingt chansons sont nées, dont les singles « Rythm of the Heart » et « I am an Animal », deux titres électro-pop (comme celle d’Elton John ou Lauren Laverne) empreints de funk. « I am an Animal » parle, selon Seed, d’un moment du « sublime intérieur. Réfléchir un instant – nu, en pleine nuit – et se sentir submergé par la pure invraisemblance de tout le reste. L’amour vous ramène à votre corps physique, altère vos sens, et la vie est un éternel émerveillement, comme elle l’est pour un enfant ».

 

L’expérience psychédélique que représente le fait de devenir parent se ressent tout au long de l’album. Seed a enregistré les battements de cœur de son enfant dans le ventre de sa mère et les a ajoutés sur le très approprié « Rythm of the Heart ». Cet album explore une nouvelle forme d’amour, de bonheur, de vie domestique et d’habitudes (Seed a interrompu ses tournées pour s’occuper de son bébé), et il l’explore d’une façon qui se prête au dancefloor. A l’instar de Talking Heads, il s’intéresse à l’ordinaire et le propulse dans une chanson pop très dansante. « Lose it » peut parler de « la vie comme une histoire, une habitude, une accumulation, des obligations, qui s’empilent comme du linge ou des déchets ». Musicalement il rayonne grâce à ses lignes de synthé et ses mélodies scintillantes, ses beats sautillants, qui, combinés, rendent le quotidien euphorique. Le coup de pied électronique de « Raft » annonce que garder le contrôle n’est plus à la mode, et le titre s’abandonne dans un moment de pop empreint d’évasion et d’apaisement dans son groove. L’électro funk agité de « There is a Story I Tell about My Life » parle d’une image de soi brisée, tandis que la pop de « The Family Business » met en scène une bagarre lors d’un mariage, ou quand l’histoire qu’une famille se raconte ne tient plus la route.

 

Au bout du compte, Other People’s Lives parle de l’exploration des lacunes dans les histoires qu’on se raconte sur nos vies. Seed dit : « Cet album me permet de reconnaître que ma vie est pleine de blancs. Le monde m’encourage à vivre ma vie comme un récit – une histoire dont je suis le héros, qui effectue un voyage, qui s’avance vers la découverte et l’accomplissement d’un soi authentique. Les vies des autres sont pour moi des histoires cohérentes, pertinentes, pleines de passions, de voyages, de merveilles. Mais mon histoire à moi n’a aucun sens : elle est pleine de contradictions et de digressions tordues, et j’ai à peine l’impression d’être le même héros d’un jour à l’autre, encore moins de trouver un sens à tout ça. »

 

Remplir ces blancs ou trouver une sorte de réponse à la suite d’une découverte personnelle n’est pas ce qui intéresse Seed. « Je suis plutôt sceptique en termes d’histoire personnelle. Je n’ai pas l’impression d’être un personnage sur cet album, j’ai l’impression que dans chaque chanson j’explore quelque chose sur la base d’une expérience personnelle, mais rien n’aboutit à un personnage homogène. Les chansons, comme les émotions, ne reflètent pas toujours ce qu’on ressent. Je ne m’attendais pas à ce que cette histoire ait un sens, et elle n’en a pas. Je suis heureux de ne pas chercher de réponses dans les choses, et d’accepter l’ambiguïté et la complexité. »

 

Si quelque chose a un sens, c’est bien le son de l’album. Other People’s Lives explose de vie. Ce disque est comme un repère temporel, quelque chose qui capture le moment présent, le moment fugace, le moment inconstant et le moment oublié, et pourtant ce repère est représenté musicalement d’une façon qui n’appartient à aucune période, aucun lieu. Il rebondit entre l’art rock des années 1970, les grooves synthétiques des années 1980, le cosmic disco et la pop futuriste. « Si on essaie d’écrire un truc universel, on risque de taper dans le générique, tandis que si on essaie d’écrire un truc intemporel, il perdurera. »

 

Cet album a une sorte d’intemporalité, justement parce qu’il représente un instantané de la vie, proposé avec sincérité et avec une dimension expérimentale au travers du prisme de la pop. « Pour moi, beaucoup de choses qui nous changent fondamentalement – les choses qui ont une signification fondamentale – se passent en l’espace d’une seconde. Ces moments où l’on s’aperçoit de la réalité ou de la gravité de quelque chose, comme quand on se rend compte qu’on est amoureux, ou ce moment où la mort de quelqu’un nous frappe. Je ne trouve du sens que lorsque je m’abandonne, dans ces moments où tout se désagrège pour former une unité avec d’autres personnes et leurs vies : être allongé avec la personne que j’aime, danser, boire, lire, m’occuper de mon enfant, être dans la foule d’un stade – et jouer de la musique avec mon groupe. »