Seratones

Power

Sortie le 23 août 2019

New West Records

« Cet album marque un changement radical », dit AJ Haynes, leader de Seratones. « La line-up du groupe, le processus créatif, le son représentent notre évolution et notre maturité. »

 

A l’écoute de Power, l’incroyable deuxième album de Seratones, l’évolution est flagrante. Avec ce disque, produit par Brad Shultz, guitariste de Cage the Elephant, le quintette de Shreveport lâche le proto-punk de son premier album acclamé par la critique pour une soul maîtrisée et intemporelle, s’inspirant des Motown et Stax vintage, quoique flirtant avec des synthétiseurs modernes et des arrangements expérimentaux. La voix hypnotisante de Haynes reste omniprésente, mais elle est plus mesurée, plus assurée, telle une balise de lucidité et de confiance au beau milieu d’un océan de chaos politique et social. L’évolution des paroles de Haynes est sans doute encore plus marquée que celle de son chant, son regard est intérieur pour la première fois, tandis qu’elle est aux prises avec la race, le genre et la justice, écrivant en faisant preuve d’une honnêteté sans faille qui évoque à la fois force et vulnérabilité, espoir et désespoir, beauté et douleur.

 

« Avec ces chansons, j’ai appris à m’inspirer de mes propres histoires. J’ai accepté cet héritage, et ces expériences qui forment mon histoire sont belles et méritent d’être explorées. Plus mon écriture devenait personnelle, plus j’étais en mesure de me connecter aux gens. »

 

C’est ce genre de connexions profondes que recherche Seratones depuis 2016, lorsque le groupe s’est fait connaître aux Etats-Unis grâce à son premier album, Get Gone. Rolling Stone l’a qualifié de « choc intermittent de punk, soul et jazz tout droit sorti d’une grange au sol jonché de bouteilles de whisky ». Pitchfork a adoré « le cambouis soul et le gravier punk » du disque, et NPR a salué un album « mince et concis, avec une collection impressionnante d’incontournables stompers ». Le groupe a ensuite donné des concerts aux côtés de St. Paul & The Broken Bones, Thao & The Get Down Stay Down, The Dandy Warhols, et Drive-By Truckers, et a joué dans des festivals, dont Hangout et Newport Folk. Ils ont également été invités à se produire à la télévision américaine et au Tiny Desk de NPR.

 

Après la sortie de Get Gone, Haynes a souhaité changer de direction artistique, ne pas surfer sur la vague du succès du premier album. Les aspirations créatives différentes au sein du groupe ont donc mené au départ du guitariste Connor Davis. Le groupe a ainsi accueilli deux nouveaux membres, le guitariste Travis Stewart et le clavier Tyran Coker, aux côtés du batteur Jesse Gabriel et du bassiste Adam Davis pour l’aventure Power.

 

« Avec cet album je savais que je voulais tirer le meilleur du panthéon de la musique soul », explique Haynes. « C’était sur de la soul que je dansais dans la cuisine avec ma mère. C’est ce que j’écoutais sur ma platine. Les choses sont compliquées, écrasantes, effrayantes dans ce pays en ce moment, et revenir à la musique soul était une manière de trouver du réconfort, un sentiment de sécurité parmi tout ça. »

 

Le changement s’est opéré dans un premier temps sur scène, où l’énergie folle des premiers concerts a laissé la place à des performances plus centrées, plus provocatrices, censées inspirer le mouvement dans un cadre presque primitif. Haynes explique que ce changement est dû en partie aux concerts avec Charles Bradley : « Il irradiait l’amour. Tous les soirs je voyais un public amoureux, et pas seulement un amour romantique. Ses performances créaient un espace pour la compréhension, pour la guérison, et je me suis rendu compte que j’avais besoin de ça dans ma vie. »

 

L’enregistrement de l’album s’est déroulé à Nashville, au studio Battle Tapes. Le groupe s’était fixé une seule règle : respecter le groove.

 

« Le groove est essentiel dans chacune de ces chansons », raconte Haynes. « En tant que groupe, nous avons appris à davantage nous faire confiance, être moins réactionnaires, montrer de la retenue. Ce que j’adore dans cet album, c’est qu’on a su s’effacer au service de la chanson. »

 

Ce mélange de désinvolture explosive et de retenue nuancée est ce qui définit d’emblée Power, avec un titre d’ouverture, « Fear », qui oscille entre doo-wop sucré et gospel déformé, entre une pop de Ronnie Spector et des poèmes d’Audre Lorde. “Fear is the weight of the world coming down / With no love in return”, chante Haynes, posant le décor d’un album qui parle de la beauté quotidienne et de l’horreur de la vie moderne. « Gotta Get To Know Ya » transforme la terreur existentielle en moment d’extase sur le dancefloor, tandis que le joyeux « Sad Boi » fait la nique à la masculinité toxique, et déborde d’une féminité féroce face à l’oppression du corps.

 

« Ce que les femmes endurent me terrifie », confie Haynes, qui a passé des années à se battre pour les droits sexuels et reproductifs et a été conseillère dans l’un des derniers centres IVG de Louisiane. « J’admire ce à quoi les femmes survivent. Je suis touchée par ce que les femmes construisent. Je voulais écrire une chanson qui donne de la force et qui encourage les femmes qui ont changé ma vie, et quiconque s’investit pour changer leur monde. »

 

Pour Haynes, l’autonomie – politique, sociale, sexuelle – n’est pas négociable. Elle célèbre la douce liberté qui suit une rupture sur le communicatif « Over You », et irradie le sensualisme sans équivoque de Prince sur le séducteur « Permission », représentant le plaisir et le pouvoir comme les deux côtés d’une même pièce.

 

« Le sexe peut représenter bien plus que deux corps en mouvement. Il peut être l’expression d’une intelligence érotique, un langage façonné par la poésie et le désir. »

 

Power, album au demeurant audacieux et assuré, admet finalement que notre existence est à la merci de forces supérieures, les structures et institutions historiques et systémiques étant conçues pour affaiblir les plus vulnérables d’entre nous. “If they pull me over, will I see you again?”, demande Haynes sur le dernier titre « Crossfire », murmurant les paroles comme si elle craignait de les dire à haute voix.

 

« Parfois, lorsqu’on est au cœur de la lutte, on a beaucoup de mal à envisager une possibilité de changement. Mais on continue de se battre. Certains appellent cela la foi. Je n’ai pas encore trouvé les bons mots, mais je vais continuer de chercher. »

 

Au bout du compte, c’est peut-être l’acte le plus subversif, le plus radical et le plus fort possible.