Robert Gorl

The Paris Tape

Sortie le 21 avril 2018

Grönland

Tout commence là où autre chose finit, mais ce n’est pas éternel. Au début des années 1980, Robert Görl et Gabi Delgado ont joui d’un énorme succès grâce à leur duo Deutsch Amerikanische Freundschaft (DAF), jusqu’à leur séparation en 1982 à la suite d’un différend. En 1986, après une rapide tentative de réunion, ils se séparent à nouveau, et cette fois pour un long moment. Robert Görl parle d’une période difficile pour lui, et de sa grande déception envers son partenaire musical et ami ; en travaillant sur le LP 1st Step to Heaven, leur conflit est si grave que Robert perd tout intérêt à faire de la musique.

 

Poussé par l’envie de se lancer dans quelque chose de nouveau, il part pour New York et rejoint la prestigieuse Stella Adler Studio of Acting, une école privée de spectacle. Il étudie et interprète Shakespeare et d’autres classiques pendant un semestre. Il aurait peut-être pu se lancer dans le théâtre, mais au retour d’un court séjour chez lui, en Allemagne, il est arrêté et interrogé dès son arrivée aux Etats-Unis. L’agent de l’immigration veut savoir ce qu’il vient faire à New York, il explique qu’il étudie le métier de comédien – « C’est intéressant », se voit-il répondre par l’agent. Quatre jours plus tard, il est notifié par courrier qu’il a enfreint les lois de l’immigration en suivant des cours sur le sol américain avec seulement un visa de tourisme. Il est donc contraint de quitter le pays sur-le-champ et est interdit de séjour aux Etats-Unis pendant dix ans.

 

A ce moment, Robert Görl n’a plus de groupe, et ne peut même plus étudier ni vivre dans la ville qu’il commençait juste à apprécier. Et ce n’est que le début des problèmes. En rejoignant l’Allemagne, il est retenu à l’aéroport. On lui dit que l’armée allemande – la Bundeswehr – le cherche depuis un moment pour cause de non-présentation au service militaire. On lui interdit donc de quitter le pays et il doit impérativement contacter l’armée dans les jours suivants, au risque de se faire arrêter par la police militaire s’il refuse. Robert réfléchit quelques jours, puis décide de faire sa valise et de prendre un train de nuit pour Paris, son synthétiseur tout neuf sous le bras. Il passe tout le voyage dans la crainte de se faire contrôler, mais son compartiment n’aura aucune visite. Le lendemain matin il se retrouve à la gare de l’Est et se met en quête d’un hébergement pas cher. Il trouve finalement une chambre à Levallois-Perret, au nord de Paris. Son plan est alors d’y rester pendant un an, jusqu’à dépasser l’âge de la conscription. Il vit dans une petite pièce avec une kitchenette et un lavabo. Il ne connaît et ne veut rencontrer personne dans la ville, et de toute façon il ne parle pas français.

 

Dans sa pension de la banlieue parisienne, Robert passe ses journées – et plus exactement ses nuits – à faire de la musique. Il travaille sur son nouveau synthétiseur dernier cri, un Ensoniq ESQ-1, qui contient huit voix, un séquenceur intégré, et des milliers de sons préprogrammés. C’est une machine qui peut presque faire le boulot d’une workstation, matériel qui allait simplifier et changer totalement la production de musique électronique à la fin des années 1980. Au cours de sa vie d’ermite, Robert Görl parvient à s’aventurer dans l’avenir de la musique : nuit après nuit, il creuse davantage les possibilités que lui offre son synthétiseur, il compose et superpose des couches musicales, il façonne des sons, les retravaille, parfois les efface, il arrange des rythmes et des basses, il ajuste, module la musique – en particulier les sonorités basses –, tant et si bien que le tout sonne plus sifflant, plus « crasseux ». Les chansons en sont d’autant plus dramatiques et personnelles. Elles sont le reflet de la crise dans laquelle se trouve Görl, et en même temps le remède idéal pour lui éviter de dramatiser la situation.

 

Il reste six mois dans la pension de Levallois-Perret puis trouve un logement auprès de deux amies de sa sœur. Mais au bout de neuf mois à Paris, il ressent le besoin de rentrer vite chez lui. Et il a de la chance : à son retour à Munich, la Bundeswehr le laisse tranquille. Les choses ont l’air de s’arranger. Son séjour à Paris l’a rendu plus optimiste, et a ravivé son désir de faire de la musique. Il est décidé à faire un album pop avec les chansons qu’il a composées sur son ESQ-1 et enregistrées sur des cassettes. Il part pour Londres retrouver Daniel Miller, qui avait sorti les premiers albums de DAF sur son label Mute Records. Miller le met en relation avec Dee Long, un musicien de rock progressif qui à l’époque joue dans un groupe new wave. Dans le studio de Long, au sud de l’Angleterre, ils travaillent sur de nouveaux arrangements des morceaux de Paris de Görl. Ils prévoient ensuite de les répéter et de les enregistrer aux Air Studios de George Martin, producteur des Beatles. Mais avant, Görl retrouve Munich une dernière fois, pour rendre visite à son frère en banlieue de la ville. En rentrant chez lui, sur une route verglacée, il perd le contrôle de son véhicule et percute violemment un arbre.

 

Görl passe six mois à l’hôpital et en centre de rééducation. Ses médecins ont tout fait pour lui sauver la vie. Son bras droit était en morceaux et a dû être reconstruit à l’aide d’implants en acier. Il avait aussi perdu l’usage de ses jambes pendant plusieurs semaines, et a dû réapprendre à marcher. Robert Görl avait réussi à se sortir brièvement d’une crise pour s’y replonger à nouveau. Cette fois, il a su rebondir tout de suite. Après sa sortie de l’hôpital, il retourne dans son appartement, mais le trouve vide. Ses amis de Munich, pensant qu’il ne s’en sortirait pas, avaient récupéré ses affaires. Des années plus tard, une femme lui dira fièrement qu’elle dormait sous son vieux dessus-de-lit. Etant donné qu’il n’a plus envie de faire de la musique, qu’il se fiche de ses anciennes affaires, et qu’il n’a pas pensé une seule fois à son album durant sa convalescence, il se rend en Thaïlande pour devenir moine dans un monastère bouddhiste. Il lui faudra trois ans là-bas pour se rendre compte que jamais il n’y trouverait ce qu’il cherche, sinon au fond de lui-même. Au cours de l’été 1992, il revient en Allemagne et danse sur des musiques qui paraissent sortir tout droit de l’univers de DAF durant la Love Parade de Berlin. Il est alors techno DJ pendant quelques années, mais ça, c’est une tout autre histoire.

 

Une cassette de ses chansons inachevées de Paris a été retrouvée des années plus tard dans une valise laissée dans la grange de son frère. Ces morceaux dramatiques, vifs, parfois effroyablement sifflants, et pourtant toujours tendrement façonnés, enregistrés durant la pire période de la vie de Görl, restent des croquis musicaux ; il explique qu’il n’a jamais éprouvé le désir d’en faire un véritable album. Ce sont des croquis, mais c’est toute une époque qui nous parle à travers eux, comme une vie qui se trouve à un moment charnière. Et la lumière qui jaillit des sombres fondations des terribles beats nous guide vers l’avenir : quand tout se termine, autre chose commence.