PAINT

Sortie le 2 novembre 2018

Mexican Summer

PAINT, le verbe, le nom, la substance, l’action, l’ordre : laissez une marque ! Si le feu a fait son apparition en premier, il a été suivi de près par la peinture – de nombreuses peintures constellaient les cavernes des hommes, et on peut aujourd’hui encore comprendre la signification de ces empreintes laissées par toutes ces mains, 40 000 ans plus tard. C’est un acte primitif, une sorte de bonne première étape. PAINT, c’est Pedrum Siadatian, guitariste et chanteur du groupe Allah-Las, qui réalise ici son premier album solo à l’aide de ses premiers enregistrements solo de ses premières chansons solo. C’est simple : il laisse une marque.

 

Il commence par enregistrer en quatre pistes de drôles de petites ébauches de chansons après le troisième album d’Allah-Las, Calico Review, en 2016 – des petites ébauches de chansons qui ne correspondent pas au groupe, mais qui ont un outrageux potentiel. Ce sont des idées à la lente progression nourries par une poésie douce-amère (Gregory Corso et John Lennon par exemple) et par des fils qui se défont via une prose ou un reportage au hasard. Ces ébauches tirent profit d’une vie et d’un son plutôt flous issus de la musique trouble de Kevin Ayers ou Syd Barrett, dont l’art pouvait soit fleurir magnifiquement soit broyer magistralement du noir. La première chanson de PAINT,  »Moldy Man », grandit presque secrètement, loin de la lumière crue et de l’air chaud. La suivante est  »True Love (is Hard to Find) ». Il aurait pu s’arrêter à une chanson, mais avec deux, il sait qu’il vient de débuter quelque chose.

 

Il trouve ensuite un producteur et un collaborateur en la personne de Frank Maston, qui d’instinct comprend que ces chansons ne survivront pas à un traitement intense en studio. Au lieu de ça, ils décident de travailler doucement mais minutieusement afin d’amplifier le son étrange et mystérieux des enregistrements bancals et sifflants que Siadatian a réalisés chez lui à Los Angeles. Pour ce faire ils font appel à des batteurs, Matthew Correia (Allah-Las) et le très demandé Nick Murray (qui a récemment travaillé avec White Fence et Thee Oh Sees), et invoquent le synthétiseur et la flûte pour la subtile orchestration extraterrestre sur  »I Didn’t Know a Thing » et le très céleste  »Heaven in Farsi ».

 

A présent PAINT donne cette impression joyeusement paradoxale de  »fini-mais-pas-terminé », comme Lou Reed – ou Doug Yule, guitariste injustement ignoré du Velvet Underground ; et comme R. Stevie Moore, Julian Cope et Richard Hell, mais seulement pour leurs chansons jamais sorties. On a  »Daily Gazette » : punk blues mid-tempo comme chez les enregistrements de Richard Hell/Tom Verlaine (Neon Boys) qui ont à peine reçu une sortie digne de ce nom. On a aussi  »Splattered » : on peut penser au  »Shattered » des Rolling Stones si on l’associe à Pollock et à la peinture, éclaboussé ( »splattered ») lui aussi. On a ensuite  »Silver Streaks » : une expression-obsession des années 1970 des psychédéliques californiens Damon ou F.J. McMahon respectés et préservés par la presse privée demi-mondaine. On a enfin  »Wash » : une valse cosmique qui pourrait sortir tout droit d’une bande originale d’Angelo Badalamenti, bien qu’on ignore s’il s’agit d’une fin heureuse ou malheureuse… ou  »à suivre » ?

 

C’est PAINT, la substance et l’action – ça s’égoutte, ça coule, ça change de couleur. C’est liquide jusqu’à prendre forme. (Mais ce n’est en aucun cas une photo.) Il y a des erreurs, et des erreurs qui au final n’en sont pas, des blagues, des jeux de mots qui s’avèrent être des vérités inattendues. Et si ça sonne comme quelque chose qui n’a jamais visité un vrai studio, hé bien… certains artistes aiment travailler avec des sources brutes. Pas le désert mais la terre, plutôt les ténèbres que la nuit, pas le soleil mais la chaleur, et la profondeur plutôt que l’océan. Et toujours l’élan des intenses pulsations du sang dans les veines qui constituent le rock and roll.  »You gotta just keep moving on », nous dit PAINT.  »Stick with it and you can’t go wrong » ­– comme Piet Mondrian confiant à Lee Krasner :  »You must never lose it. » C’est la même idée !

 

Le premier album de PAINT n’est pas net, mais il est très très clair. Parfois le message se trouve dans le chaos.