Odetta Hartman

Old Rockhounds Never Die

Sortie le 14 septembre 2018

Memphis Industries

Le deuxième album d’Odetta Hartman, Old Rockhounds Never Die, est une source exceptionnelle de superbes contradictions : intime et pourtant farouchement internationaliste, spirituel mais réel, doux et sexy. Il rassemble les fantômes du passé tout en allant ardemment de l’avant.

 

Tiré d’expériences aussi diverses qu’un voyage en train de San Francisco à Chicago en compagnie d’un authentique cowboy à l’ancienne (« Cowboy Song ») ou la contemplation de l’intense beauté naturelle de chutes d’eau en Islande (« Dettifoss »), c’est un album qui puise dans les traditions musicales du passé tout en formant une série de chansons qui parlent de vivre le moment présent.

 

Odetta a grandi à New York, dans le Lower East Side. Ses parents avant-gardistes évoluaient dans un milieu représentant une « culture originale de talent artistique », qui lui a fait connaître très jeune l’activisme communautaire, les projections clandestines de films, les séances de lecture de poésie et les sorties au club CBGB. Les débuts du punk et du hip hop constituaient l’ambiance sonore, tout comme les 45 tours qui tournaient sur le jukebox, la large collection de disques de soul et d’afrobeat de son père, et les classiques de la country chers au cœur de sa mère venant des Appalaches. Odetta, violoniste de formation classique et adepte du banjo, mélange tous les sons bigarrés de son enfance et sa passion personnelle pour la musique folk et l’héritage musicologique d’Alan Lomax.

 

Lomax est présent sur tout Old Rockhounds Never Die, du moins son esprit. Comme sur son premier album 222, Odetta y joue de tous les instruments, ce qui a été problématique pour passer d’une chanson à une autre durant les performances live. L’artiste a utilisé des enregistrements extérieurs pour donner de la fluidité à ces transitions, et cet amalgame de chansons et de paysages sonores a tellement bien marché qu’elle s’en est servie lors de l’enregistrement studio de l’album. Ce procédé donne une écoute étrangement intime : ça picote et ça enivre un peu. C’est un album fait pour le crépuscule, sur un porche dans l’arrière-pays, éclairé de bougies, intime – un moment propice aux histoires et aux secrets.

 

Old Rockhounds Never Die peut paraître old school mais il est totalement dans la modernité. Les beats travaillés du XXIe siècle et les traditions musicales vieilles de plusieurs siècles se mélangent et s’apprivoisent sans inhibition. Personne ne sera donc surpris d’apprendre que cet album est une coproduction. Odetta écrit et interprète toutes les chansons, et son partenaire, Jack Inslee, est en charge des arts digitaux de l’ombre. Les deux artistes, en expérimentant avec toutes sortes de sons récupérés, ont un langage sonique construit sur l’improvisation via des instruments atypiques. Odetta Hartman explique : « Un bon nombre des beats de l’album ont été enregistrés dans la cuisine : le son de la caisse claire est en fait un robinet qui coule, et si vous entendez le glockenspiel, c’est en fait les sons de plusieurs bols. Des ciseaux, un moulin à poivre et des clés tapées sur un radiateur ont également servi pour l’enregistrement de percussions. »

 

Odetta jouait dans un ensemble de dix musiciens quand elle a rencontré Jack, qui lui a donné envie de se détacher de tout et d’explorer son propre talent. Les premiers fruits de cette expérience ont donné vie à 222, son premier album très apprécié par la critique. En 2015, Stereogum a dit : « Son envie de mélanger des éléments de folk, de bluegrass et d’americana avec de la musique psychédélique expérimentale ou faussée est rendue possible par sa force de parolière et la force du producteur Jack Inslee. » Old Rockhounds Never Die s’appuie sur ce modèle et s’améliore, avec des chansons plus vivantes, sensuelles et cinématiques. « Widow’s Peak », notamment, est un conte étrange et terrifiant qui lui est apparu un jour comme un éclair. C’est une magnifique berceuse qui se construit discrètement, et puis – comme une vague de violons plutôt que d’eau – elle jaillit. Ce moment intense était à l’origine une erreur lors de l’enregistrement en studio. Odetta raconte : « C’était un heureux accident. On a voulu réécouter les prises tests et on les a toutes lancées en même temps par erreur, on est tombés amoureux de ce mur de son. J’adore les erreurs dans l’écriture ou l’enregistrement des chansons, parce qu’elles conduisent souvent à quelque chose de plus fort. » Le title track, lui, est venu d’un moment d’inspiration qui semblait lui aussi venir d’ailleurs. C’est la chanteuse qui l’a accueilli, et par chance Jack a pu l’enregistrer. Odetta explique : « Un soir, Jack et moi, on travaillait sur autre chose ; il était assez tard, on avait bu quelques whiskies, je grattais sur une vieille guitare pourrie. Heureusement, Jack a lancé l’enregistrement, parce que ce titre est totalement improvisé : il est sorti d’un coup. On peut même m’entendre rire à la fin ! Je trouve que la mélodie est vraiment catchy, et que j’ai fait quelque chose avec ma voix que je n’avais encore jamais fait – comme sauter d’un octave quand on yodle dans la vieille country. Je l’ai réenregistrée avec une vraie guitare, j’ai écrit d’autres paroles un petit peu plus fines, mais au final on perd la magie quand on essaie de recréer quelque chose d’aussi brut. Peut-être que la plupart des artistes n’auraient pas ouvert leur album avec un titre directement tiré d’une démo, mais pour moi ça souligne juste mon envie de ne pas trop me prendre au sérieux et de toujours m’amuser. »

 

Bien que le côté amusant soit présent sur cet album, Old Rockhounds Never Die contient une murder ballad nommée « Misery », dans laquelle règnent les coups de feu dans un désert de poussière. Avec Odetta Hartman, il y a toujours ces magnifiques contradictions.