Muller & Roedelius

Imagori II

sortie le 5 octobre 2018

Grönland / Pias

Les vies des artistes sont souvent émaillées de fractures, un état de fait qui paraît croître avec l’intensité du désir créatif de l’artiste. Et un musicien qui connaît bien ça, c’est Hans-Joachim Roedelius, qui a joué dans de nombreux groupes importants. Né en 1934, Roedelius a fait partie du “who’s who” des musiciens novateurs majeurs avec les groupes Harmonia et Cluster, et s’est toujours entouré de personnalités artistiques excentriques. Un artiste ne doit pas voir ces fractures comme un fardeau mais en tirer profit : elles sont une incroyable source d’expériences. Roedelius exploite ce trésor d’expériences et les réinterprète continuellement.

 

Le musicien suisse Christoph H. Müller, qui vit à Paris, partage cette vie riche en expériences similaires, même s’il est le plus jeune du duo. Avec des groupes comme Gotan Project, il a émancipé la musique du monde, l’enrichissant de nombreuses et célèbres productions. Müller fait partie d’une génération de musiciens qui se sont inspirés du travail avant-gardiste de Roedelius dans la musique électronique, qui l’ont développé, et partagé avec un élan positif. Leur collaboration fut une pure providence.

 

Leur premier album, Imagori, est sorti sur Grönland Records en 2015. Cet album a su démontrer à quel point leurs visions musicales s’accordaient. Les ambiances musicales de Roedelius alliées aux productions électroniques et aux beats de Christoph H. Müller entrent en symbiose, créant un univers unique.

 

Ce même procédé continue de s’appliquer tout aussi simplement – le titre lui-même en témoigne : Imagori II. Le deuxième album de ces virtuoses de l’électronique dévoile de nouvelles facettes de leur collaboration et révèle des trésors accessibles uniquement lorsque ces deux explorateurs joignent leurs forces. Les douze titres d’Imagori II oscillent entre tendresse et dureté, entre la science-fiction et le jardin d’Eden. Ils mettent en place des sons orchestraux organiques qu’ils fragmentent, ils créent différentes humeurs allant de la mélancolie à l’euphorie, le tout accompagné du pathos cinématographique de Roedelius, qui préfère tester les limites du minimalisme plutôt que recourir à toute extravagance.

 

Le langage est souvent utilisé ; par exemple sur le premier titre, « Fractured Being », chanté par Miss Kenichi, alias Katrin Hahner. La chanson « Ich Du Wir » est une histoire de famille dans laquelle Rosa Roedelius nous invite peu à peu à observer la façon dont les paysages sonores permettent au langage déconstruit de refusionner en une forme structurée. Ensuite sur « La Vie en Blue » la voix de la fille de Christoph H. Müller illustre l’infinité de la musique de son père, dans un chant en français.

 

Ainsi nous profitons de nouvelles expérimentations sur Imagori II, et elles connaissent bien leurs fondations. Elles nous font même parfois oublier le présent avec un point de vue prospectif, qui ne s’échappe pour autant jamais totalement de la réalité. Les douze titres nous invitent à fermer les yeux et à entrer dans un rêve sonore sublime. Il n’y a aucune rupture, seulement des voyages desquels émerge quelque chose de nouveau.

 

L’album se conclut avec une chanson qui récapitule l’harmonie musicale de la production – « Himmlischer Frieden » –, qui, espérons-le, continuera encore longtemps.