Michael Rother

Solo

Sortie le 22 février 2019

Groenland

En décembre 1976 Michael Rother est dans une chambre du Marien Hospital de Düsseldorf. Il se croit mourant : une mystérieuse infection le ronge, les médecins suspectent une leucémie. « Je n’avais rien dit à ma mère », raconte-t-il. « Personne ne survivait à ça ici. Pendant mon hospitalisation j’ai négocié les derniers points de mon contrat avec Sky Records, pour mon premier album. Dans cet hôpital, face à la mort ! »

 

La situation de Rother va bientôt changer de bien des façons. Après une semaine de tests, l’infection disparaît subitement. Et en mars 1977, l’album Flammende Herzen sort et séduit un public plus large que jamais pour le guitariste.

 

Cet album est le premier travail solo de Rother, et le début d’une imposante et sophistiquée série d’albums. Mélodieux, romantiques et expansifs, ils reproduisent l’atmosphère pastorale, bucolique du petit hameau de Forst, en Allemagne, dans lequel Rother a emménagé en 1973 et vit toujours aujourd’hui. « J’adore cet endroit. Il a changé bien sûr, à l’époque il n’y avait pas de toilettes, pas d’eau courante dans les pièces, seulement un robinet dans l’escalier dehors. Mais la magie de Forst manque toujours beaucoup aux gens qui l’ont quitté. »

 

Devant les épais murs de pierre de la maison de Rother, et ses grandes fenêtres, il y a une belle pelouse, et le fleuve Weser au débit incessant, étonnamment rapide pour sa largeur et la taille de son lit. Derrière ce courant scintillant et argenté (qui a également inspiré à Brian Eno le paisible « By This River ») se trouvent des barrières de bois, émergeant d’un pré ; du bétail des montagnes entoure les maisons de pierre et de bois de Forst, une vraie carte postale du paradis rural qu’est l’Europe centrale.

 

L’environnement du guitariste est imprégné d’histoire : devant sa porte d’entrée se trouve la pancarte qui a inspiré le nom d’Harmonia, et en bas des marches on voit presque tous les instruments jamais possédés par Rother à divers stades de réparation, depuis la boîte à effets originale et faite maison de Neu! et tout un tas de boîtes à rythmes primitives jusqu’à son synthé Fairlight des années 1980 et des pédales d’effets dernier cri.

 

« Je sais que je possède un peu trop de choses. La vie a été généreuse avec moi, et j’ai bien plus de jouets et de matériel que de temps pour me servir de tout. Je me sens un peu coupable ! »

 

Flammende Herzen a exigé bien plus de la part de Rother que tout ce qu’il a fait auparavant. Ses trois albums avec Neu! s’étaient plutôt bien vendus (le premier a atteint les 30 000 exemplaires), contrairement à son travail avec Harmonia. Il y avait des conflits au sein de ce groupe, tout comme chez Neu!, et notamment une mésentente entre Rother qui voulait davantage de structure et Dieter Moebius et Hans-Joachim Roedelius qui, eux, préféraient l’improvisation abstraite. A l’été 1976 chacun des membres du groupe avait des projets en solo.

 

« En fait j’ai été obligé de travailler seul. Je n’avais jamais voulu ça, ça ne m’était jamais venu à l’esprit, mais je ne connaissais personne d’autre. »

 

Rother reprend le travail qu’il avait amorcé avec le title track du second et dernier album d’Harmonia, Deluxe. A l’aide de son enregistreur quatre pistes acheté en 1974 il retrouve des démos brouillonnes et brutes pour leur insuffler de toutes nouvelles idées. Conny Plank, qui avait produit presque tous les albums de Neu! et Harmonia, accepte de travailler à nouveau avec Rother, et en juin 1976 le guitariste se rend au studio de Plank à la campagne, entre Bonn et Cologne. Il sollicite Jaki Liebezeit, le batteur de Can, pour participer aux sessions, aux côtés d’un groupe d’instruments volontairement réduit : la Fender Mustang et la Gibson Les Paul de Rother, un piano professionnel Farfisa, un Syntorchestra Farfisa, la batterie de Liebezeit et le synthé Yamaha de Plank.

 

« Le don de Conny pour les arrangements m’avait toujours impressionné, comme sur “Hallogallo” [titre de Neu!]. C’était ça, le talent incroyable de Conny Plank, moi je n’aurais pas pu le faire, et Klaus Dinger non plus. Pour Flammende Herzen, Conny m’a montré comment faire des overdubs. J’avais enregistré quelques lignes de mélodie pour le title track, puis je me suis embrouillé avec les couches, et il m’a dit : “Va faire un tour vingt minutes.” Quand je suis revenu il avait assemblé les bonnes parties – la mélodie principale était claire, mais Conny avait organisé les lignes de guitare additionnelles, et toutes les mélodies ensemble étaient d’un coup parfaitement cohérentes. Cette intro était indispensable, elle célèbre la guitare. Il y avait beaucoup d’amour dans ce title track, j’étais très amoureux et ma copine était loin de moi, on ressent ce désir ardent dans la musique. »

 

La mélodie est au centre de la plus grande partie de sa musique, Rother se souciant peu de la basse (« Je déteste la basse ! », dit-il en riant), et Liebezeit restant habilement subtil avec sa batterie. La nature folk et simple de ces mélodies vient de l’envie de Rother de créer sa propre musique, plus européenne, loin des tropes blues qu’il adore mais dont il s’est depuis longtemps détaché. Il a même résisté aux bends (tirés) de cordes : « C’est un des clichés dont je voulais me débarrasser. Ma mère jouait du piano classique, elle avait une passion pour Chopin, du coup j’entendais ce genre de musique à un âge où j’étais trop petit pour m’en souvenir. C’est peut-être à ce moment-là que mon jeune esprit a intégré tout ça, à l’instar des bébés qui apprennent une langue ou des sons. »

 

La retenue étant de mise, Rother peut se permettre d’improviser dans les arrangements. Le seul titre à l’atmosphère inquiétante de Flammende Herzen, « Feuerland », a été construit en studio, mais il a été inspiré par Forst, ainsi que par l’affection de Rother pour les dessins animés Donald Duck créés par l’artiste Carl Barks et la traductrice allemande Erica Fuchs. « Il faisait très chaud ce jour-là, un orage se préparait. L’air était électrique, et ça se ressent dans le titre. Il s’est passé un truc chouette quand j’ai essayé de jouer sur le synthé de Conny. Je ne connaissais pas cet instrument et, tout d’un coup, quelque chose qui ressemblait à Donald Duck en est sorti, et on peut l’entendre sur le titre ! » Flammende Herzen, qui doit son nom à une fleur en forme de cœur, est sorti au début de l’année 1977, et a été ressorti plusieurs fois. L’album a même inspiré un film, dont chaque scène est construite autour du flux et reflux de la musique de Rother.

 

Harmonia et Neu! avaient fait des concerts, avec plus ou moins de réussite, mais Rother choisit de ne pas faire de tournée pour son premier album solo. Il préfère se mettre tout de suite au travail pour la suite. Sans rien changer à sa méthode, Rother profite d’avoir plus de temps et d’argent pour enregistrer quelques nouveautés chez lui à Forst, au moyen du matériel nomade de Plank. Sterntaler sort au début de l’année 1978. Ce nouveau travail paraît plus assuré, parfois plus dur, comme sur le galop qui ouvre « Sonnenrad », et à d’autres moments extrêmement mélodique. Rother a également pris l’habitude d’acheter des instruments de musique peu communs, ainsi on retrouve son nouveau vibraphone italien des années 1950 sur la parenthèse jazzy « Fontana Di Luna ».

 

« C’est peut-être un peu sirupeux ? », confie Rother à propos du title track. « Je ne le vois pas comme ça, mais je peux admettre que de l’extérieur on pourrait lui trouver un côté sentimental et réconfortant. Moi je ne me suis intéressé qu’aux notes, aux harmonies et aux associations, donc l’objectif n’était pas d’être sirupeux. »

 

« “Sterntaler” est un conte de fées dans la culture allemande. C’est l’histoire d’une petite fille pauvre et orpheline qui un jour recueille dans son tablier des pièces de monnaie tombées du ciel – “stern” veut dire “étoile”, et “taler” signifie “dollar”. Ça ressemble à ce qui s’est passé pour moi, soudainement j’ai vendu des dizaines de milliers d’albums, ma situation financière a changé radicalement, c’était un peu comme un conte de fées. Bien que je ne sois pas une gentille petite fille avec un tablier… »

 

Le troisième album de Rother, construit comme les deux premiers, est encore plus sophistiqué. Katzenmusik, qui sort en 1979, abandonne l’impulsion motorik au profit de beats plus dynamiques, Rother ayant travaillé sur des thèmes qui se répètent et des modulations d’accords complexes. C’est un troisième album serein et positif, enregistré entre mars et juillet 1979, et inspiré par l’amour du guitariste pour les félins.

 

« Quelqu’un a demandé : “Pourquoi Michael appelle sa musique ‘cat music’ ? Ce n’est pas si dissonant que ça.” Mais je l’ai appelée ainsi parce que j’étais déjà un amoureux des chats. Je suis totalement fan, j’admire leur grâce… Ils me donnent tellement de joie – j’adore imaginer ce qu’ils sont en train de penser, j’adore les toucher… C’est pour ça que j’ai appelé mon album Katzenmusik. » Le seul titre sur les douze qui s’éloigne de cette humeur romantique est « KM 10 », un des titres favoris de Rother et un retour à l’ambiance plus noire de son premier album Feuerland. Le début est particulièrement frappant, un paysage sonore libre constellé de bourdonnements émanant du nouveau jouet préféré de Rother, un eBow qu’il a acheté à Londres.

 

« La possibilité d’un soutien infini me plaisait beaucoup, évidemment », raconte en riant Rother. « Et c’est pour ça qu’on entend constamment l’eBow. Sur “KM 10”, dans lequel on entend une longue intro flottante avant que le beat n’apparaisse, on dirait des chats qui pleurent. Je me souviens que j’étais dans le studio, j’étais vraiment triste – on avait trois ou quatre chattes qui avaient eu des chatons, et on avait été contraints de les donner, faute de place et de temps. Mais on tombe si vite amoureux de ces petites créatures. Je me souviens que ce n’était pas mon intention d’exprimer ma tristesse sur ce titre, mais je m’en rappelle malgré tout. »

 

Katzenmusik est à ce moment-là le travail solo le plus courageux et abouti de Rother, mais il représente aussi la fin d’une époque : la prochaine fois il se chargera de la production sans l’aide de Plank, et fera tous les enregistrements à Forst. Pour y parvenir, Rother passe des mois à construire un studio au rez-de-chaussée de sa maison, avec vue sur le Weser. Travaillant chez lui, il s’inquiète davantage des connexions de ses câbles et du placement de son micro que des changements de saison. Ainsi son album de 1982 Fernwarme paraît-il moins ancré dans Forst que ses albums précédents. Il sonne plus industriel, par exemple dans son titre qui fait référence au système de « réseau de chauffage urbain » de Hambourg et qui peut aussi définir « réconfort à distance ». « Il peut parler de plein de choses, de désir, d’émotion, de cœur, de sentiments. Les jeux de mots sont présents sur plusieurs titres, il y en a beaucoup qui viennent de mon ami Jens Harke, du coup j’ai acquis une petite notoriété en termes de titres bizarres. »

 

Il y a aussi un côté sombre sur Fernwarme, qui se dévoile sur sa pochette monochrome et ombragée. « Le titre “Elfenbein” s’appelait à l’origine “Heavy Blood”. Mon oncle est mort d’une crise cardiaque pendant que j’enregistrais Fernwarme, et ce titre est très sombre, mais c’est une réaction émotionnelle à sa disparition. »

 

Jaki Liebezeit fait partie de l’aventure – et bénéficie même d’un double tracking sur le premier titre « Silberstreif » – mais ce sera son dernier album avec Rother. Ce dernier préférant par la suite se plonger dans l’électronique et travailler majoritairement seul.

 

« Ce n’était peut-être pas très malin d’arrêter de travailler avec Conny. Mais pour moi c’était naturel, pas seulement pour faire la musique, mais aussi pour la façonner jusqu’à obtenir sa forme finale. C’est une aventure, et une expérience. »

 

Ces chansons englobent tout le travail solo de Michael Rother avec Conny Plank et Jaki Liebezeit, ses albums où règne sa guitare, et qui portent son nom, et la musique qui reproduit de la façon la plus belle le décor du hameau de Forst. Ces albums sont intemporels, magnifiques et sans cesse en mouvement, à l’image du fleuve Weser.

 

 

Part 2

 

 

Le XXIe siècle aura été la période la plus libre et expérimentale de Michael Rother en tant qu’artiste. Les deux LP supplémentaires dans ce coffret en sont la preuve : voilà un musicien qui navigue entre des performances aventureuses, des compositions de bandes originales, et des collaborations en roue libre en tant que guitariste et remixeur.

 

L’hermétique compositeur studio de la fin des années 1970 et du début des années 1980 laisse libre cours à son énergie créative en live, jouant la musique de Neu! et Harmonia ainsi que son propre travail, notamment ses quatre premiers albums solo.

 

« C’est passionnant d’enregistrer, mais c’est aussi une expérience solitaire. On retourne ses idées dans tous les sens pendant des semaines, des mois, on peaufine tout jusqu’à ce que le cerveau commence à fondre. C’était formidable de pouvoir passer tout le temps que je voulais en studio, mais le revers de la médaille dans ce processus c’est qu’il m’a totalement épuisé, et les réactions du public prenaient toujours deux mois pour arriver jusqu’à moi. En revanche, jouer en live est une expérience qui implique un partage direct avec le public. C’est un moment de bonheur. »

 

Sur l’un des LP se trouve une toute nouvelle composition – peut-être davantage une improvisation – jouée en live par Rother et ses deux musiciens, le guitariste Franz Bergmann et le batteur Hans Lampe. C’est un bel aperçu de sa musique live, et une sorte de lien avec son travail des années 1970.

 

« “Groove 139” est un bon exemple de la raison pour laquelle j’adore jouer en live. En février 2018 nous avons joué au Jazz Café à Londres. On sentait cette attente, cette impatience dans l’air lorsque nous sommes montés sur scène. J’avais pris avec moi une pédale de delay, je m’en suis servi pour jouer quelques nouveaux éléments de guitare que j’avais créés sur place. L’intro effet turbo sur le Kaoss pad était aussi une décision spontanée sur scène. Le titre reflète un mélange de sons écrits et de sons improvisés, c’est ce que j’aime faire en ce moment. »

 

On trouve également un titre de Hallogallo 2010, groupe formé après la rencontre de Rother avec l’ingénieur du son de Sonic Youth, Aaron Mullan, au festival All Tomorrow’s Parties à Camber Sands en 2008. A cette occasion Mullan a présenté Rother au batteur de Sonic Youth, Steve Shelley, et le trio s’est retrouvé au studio de Sonic Youth Echo Canyon West pour une session jam. De cette collaboration est issu l’excitant « Drone Schlager ».

 

« On a suivi la musique là où elle nous a emmenés. Steve est un batteur tellement puissant, intuitif, naturel. C’était excitant pour moi de jouer avec lui. Aaron a fait du bon boulot sur le mixage et le montage de chansons comme “Drone Schlager”. On a tous beaucoup apprécié les fruits de cette collaboration. »

 

En 2010 ils partent en tournée internationale, et jouent entre autres dans plusieurs festival ATP, au Lincoln Center de New York et au Barbican de Londres. « L’enthousiasme des gens au Mexique m’a bouleversé. »

 

Rother n’a rien sorti depuis Remember (The Great Adventure) en 2004, mais grâce à son impeccable sens de l’espace, de la texture et de la mélodie il se lance dans la bande originale. Le guitariste a choisi et façonné une sélection de deux BO : les douze minutes de dérive en apesanteur de Houston auraient eu leur place sur Tracks and Traces d’Harmonia et Eno, tandis que les quatre morceaux de Die Räuber sont plus denses et enjoués, privilégiant l’électronique.

 

Ces deux BO ont une histoire très différente. Pour Houston, c’est le réalisateur Bastian Günther qui a souhaité que Rother utilise de vieux instruments. Il s’est donc servi de sa basse Framus (celle du titre « Negativland »), et de sa « dehgitarre » (du temps de ses premiers travaux solo) pour ajouter de la fluidité aux mélodies. « C’était magique de laisser la musique couler sans réfléchir. » Pour Die Räuber, ce fut plus compliqué : les morceaux n’étant pas satisfaisants une fois terminés, Rother a dû fouiller dans ses vieilles idées pour dégager de bonnes esquisses.

 

« L’approche était totalement différente du processus d’enregistrement d’un album solo. Sur cette BO je devais travailler en réaction à l’atmosphère, au tempo, aux émotions de différentes séquences du film. Créer de la musique de cette façon m’a beaucoup inspiré – peut-être que ça me plaira de ciseler de la musique dans mon studio pour un autre album. »

 

 

On trouve aussi dans ce coffret d’incroyables remixes pour Paul Weller et Boxed In. Rother a décidé de garder les voix des titres originaux et d’ajouter son propre décor fait de guitares fuzz-tone et de beats motorik. C’est la quintessence du son de Michael Rother, que certains ont essayé de reproduire depuis des années en oubliant souvent la légèreté et la finesse de sa patte.

 

La musique de Rother a longtemps semblé couler avec régularité, avec éclat, presque sans effort de l’intérieur de lui. Aujourd’hui, plus de 45 ans après son emménagement à Forst, il peut toujours s’inspirer de cette source bucolique, naturelle qui a nourri ses premiers albums solo.

 

« D’où vient l’inspiration ? Je n’ai toujours pas trouvé de vraie réponse à cette question. Ce que je sais, c’est que Forst représente un environnement dans lequel les battements de mon cœur se font plus lents, et où ma respiration s’intensifie à chaque fois que je rentre de voyage. J’adore voyager, parcourir le monde, et je peux apprécier la folie du bourdonnement urbain d’une ville comme Tokyo pendant un certain temps, mais je ne pourrais pas rester dans ce stress, ce bruit, cette circulation, cette foule partout. J’essaie de trouver un équilibre entre ces deux mondes, car j’ai besoin de ce mélange. »

 

« Je ne pense pas à l’avenir, je ne me dis pas : “Où serai-je sans cinq ans ? Qu’est-ce que je peux accomplir, et comment ?” Je ne réfléchis pas comme ça – et je suis resté le même. »

 

Tom Pinnock 2018