Magnetic Ensemble

Rainbow

Sortie le 16 novembre 2018

Airfono

Le Magnetic Ensemble, c’est un peu comme un lézard. Il multiplie les mues mais reste fidèle à lui-même : vif, agile, serpentant.

Au départ (c’était un soir de 2012 à l’Atelier du Plateau, haut lieu de workshop parisien), c’était le fantasme percussif et dansant du batteur du Surnatural Orchestra et compositeur fétiche du metteur en scène Joël Pommerat, Antonin Leymarie. Puis c’est devenu un groupe à géométrie variable adepte de concerts en plein milieu du public : un sextet où l’on trouvait des musiciens tout-terrain, capables de passer de l’avant-garde du jazz aux échappées les plus follement pop : Thomas de Pourquery, Jeanne Added, Eve Risser, Linda Olah, ou encore Adrien Spirli (de Mazalda).

 

Aujourd’hui, c’est un trio resserré mais toujours ouvert aux collaborations les plus diverses et variées (sur leur prochaine tournée, il y aura plusieurs invités nouveaux chaque soir). Et si le Magnetic Ensemble a souvent changé de membres, il a toujours compté en sein le vibraphoniste Benjamin Flament. Enfin, vibraphoniste, c’est vite dit, car avec le temps cet ancien membre de Radiation 10 ou de MeTal-O-PHoNe s’est fabriqué sa propre « batterie de cuisine » : impossible à définir, son set de percussions est pour beaucoup dans l’originalité du « son Magnetic ». À savoir un subtil mélange entre organique et synthétique, acoustique et électrique, sophistication et DIY. Quelque chose que le petit nouveau du groupe connaît bien : au carrefour du monde de l’électro (avec la Cie Supernovæ), du théâtre et du jazz, le batteur Matthieu Desbordes symbolise à merveille l’univers – ou plutôt les univers – du Magnetic Ensemble qui revendique autant le patronage hypnotico-jazz de Dawn of Midi que la techno minimaliste de Robert Hood.

 

Car le Magnetic Ensemble, c’est aussi et surtout une histoire de percussions. Et dans cette nouvelle mouture plus que jamais : chacun à leur manière, Antonin Leymarie, Benjamin Flament et Matthieu Desbordes veulent entrer dans le rythme comme on dit d’un tennisman qu’il rentre dans la balle.  »On veut que ce soit plus sale, plus animal, plus organique que ce qui se fait généralement dans la techno » explique Antonin. Et puis tous les trois aiment brouiller les pistes : le Magnetic en mouture 2018 c’est de l’électro sans en être, c’est de l’impro mais pas vraiment, c’est de l’invitation à la danse mais pas tout à fait. C’est de la transe, mais comme on entend le mot dans les musiques traditionnelles africaines plus que dans les night-clubs. Ils préfèrent d’ailleurs parler de  »batterie augmentée » comme on parle d’un piano préparé (quand le musicien met des objets sur les cordes pour en modifier le son traditionnel).  »Si on arrive à trois percussionnistes, s’enthousiasme Antonin, c’est plus fort que d’arriver avec un bassiste ou un clavier : on est obligé de chercher pour que ça marche. On ne peut pas conduire tranquille ».

 

Voilà, c’est bien ça le Magnetic Ensemble, une conduite sans filet. Pas non plus une conduite dangereuse à 3 grammes dans le sang sur une route de montagne. Non, c’est plutôt une voiture qui prend des gens en stop, qui prend les petites routes qui ne sont pas sur le GPS, qui préfère les fenêtres ouvertes plutôt que la clim’. Et le plus drôle dans tout ça, c’est que tout est arrivé par accident : c’était un jour que des membres du sextet n’était pas disponibles qu’Antonin, Benjamin et Matthieu ont répété seulement à trois et qu’il s’est passé quelque chose. Ce petit truc qui fait dire que les hasards ne sont pas des coïncidences. Résultat, ils ont ensuite multiplié les concerts totalement improvisés pour apprendre à se trouver dans cette formule. Une manière d’imaginer la création qui s’accorde parfaitement avec la philosophie de leur nouveau label, Airfono. Menée par Julien Princiaux, cette jeune maison de disques aime laisser carte blanche aux inventeurs qu’elle abrite, du raï hybride de Sofiane Saidi & Mazalda à l’électro organique de Fabrizio Rat en passant par le jazz-hip-hop des Wolphonics.

 

Au final, Rainbow est devenu le véritable premier album du Magnetic Ensemble après plusieurs EP remarqués et remarquables. A la fois début et fin, naissance et renaissance, baptême et confirmation, il propose une ligne beaucoup plus affirmée que par le passé. Plus sombre, plus rentre-dedans, plus grave, plus évidente, plus  »assumée ». Comme si le groupe avait longtemps refusé son étiquette électro pour aujourd’hui la vivre pleinement. Comme un coming out réussi (d’où l’arc-en-ciel du titre ?) qui donne envie de s’émanciper. Le tout grâce à une constellation d’amis-complices tout aussi  »transgenres » : la voix extraterrestre de Nosfell, la guitare stellaire de Maxime Delpierre (Limousine, Viva and the Diva, VKNG), la séraphique chanteuse Sabina Sciubba (Brazilian Girls), l’ex-pianiste régulier du groupe Fabrizio Rat ou l’incroyable joueur de Cristal Baschet, Thomas Bloch (Radiohead, Gorillaz, Tom Waits). Avec Rainbow, le titre du groupe sonne même différemment : ce n’est plus un Ensemble qui s’appelle Magnetic, mais des musiciens qui deviennent magnétiques ensemble. Soit la définition même de la transe traditionnelle.