Maarja Nuut & Ruum

Muunduja

Sortie le 5 octobre 2018

Fat Cat

Dans le sixième et dernier épisode de la troisième partie de la trilogie Heimat, mini-série épique du réalisateur Edgar Reitz racontant la vie quotidienne d’un petit village en Allemagne au XXe siècle, Hermann Simon – célèbre musicien de retour dans son village natal de Schabbach – fait une sieste sous un arbre avant de terminer son périple. Son sommeil provoque chez lui une sensation de rêve éveillé. Il se voit entrant dans le village, accueilli par les habitants, dont beaucoup sont décédés, il le sait. Il aperçoit ensuite, ailleurs, ce qui ressemble à un centurion romain sur sa monture, galopant dans le paysage de l’Hunsrück ; un apparent changement d’espace et de temps, et pourtant ce personnage fantomatique n’est rien d’autre qu’un individu participant à une reconstitution d’un épisode historique local. Quelle est la réalité dont notre héros fait l’expérience ici ? Reitz sait que la suggestion, les états semi-réels et la métaphore sont souvent les armes les plus efficaces pour se connecter à la fois au noyau d’une histoire et à son soi intérieur.

 

C’est l’esprit général de Muunduja (« Convertisseur ») ; un entre-deux, la courbe du temps modifiée grâce au son. La musique de Maarja Nuut & Ruum nous attire souvent dans des conversations inimaginables en utilisant des éléments de notre inconscient que nous aurions pu oublier. Peu importe que l’on soit sensible aux expériences de hors-corps ou à la bonne vieille magie traditionnelle. On fait l’expérience du phénomène qui s’offre à soi, et on tire ses propres conclusions.

 

Muunduja est avant tout l’enregistrement des voyages intérieurs de deux musiciens, un album qui se fonde essentiellement sur le geste et l’esprit. Il est aussi guidé par une sensation puissante de totale autonomie. C’est ainsi une écoute marquante, souvent stimulante. Le titre d’ouverture,  »Haned Kadunud », plante le décor : agité, impatient, et très mécontent de jouer le rôle de première salve dans ce travail étrange et brillant. Comme lui, d’autres titres, dont  »Kuud Kuulama » et  »Une Meeles », se comportent comme des petits monstres, cherchant à sautiller à nos côtés juste un peu plus longtemps.

 

C’est un album au punch sonique énorme. Somptueuse, bien tournée, arrangée d’une manière experte, la musique se dévoile aussi comme une série de contrastes, riche en changements de ton, de texture et d’ambiance. Parfois rapprocher les titres les uns des autres paraît presque impossible. L’album regorge de drôles de compagnons de couche : le style délicat et kosmische de « Takisan » ou les brumes enveloppant « Mahe » et « Kurb Laulik ». On a aussi « Miniature C » : le nom donné à l’énorme table de sons électroniques qui ressemble à s’y méprendre à une presse d’usine (probablement les sons produits par les fantômes encore au travail dans la vieille centrale électrique de Tallinn). Peut-être que Muunduja montre du doigt les changements socio-culturels rapides qui ont débuté à Tallinn et dans toute l’Estonie ; tout en créant d’une nouvelle Zone à explorer, exempte de tous les problèmes du monde moderne. Cet album établit un parallèle avec la faculté de Martin Hannett à faire de la musique de Joy Division le miroir du paysage post-industriel fracturé et en rapide évolution du nord-ouest de l’Angleterre à la fin des années 1970, tout en devenant une forme de musique mythique et intemporelle.

 

Muunduja représente bien plus qu’une tentative de faire quelque chose de différent, ou un tournant logique dans une carrière, ou même un pari créatif. Album mettant au jour un minerai sonique très rare, Muunduja a besoin que nous capturions l’insaisissable « quelque chose en plus » afin de l’étudier. Il s’agit peut-être du miroir de nos vies en constante évolution, dominées par des pulsions et des peurs cachées.

 

Muunduja a été enregistré en juillet 2017 au studio de Peeter Salmela, dans le quartier de Kalamaja, à Tallinn. Le producteur Howie B y a rejoint le duo, et lui a donné l’inspiration nécessaire pour utiliser d’autres instruments que sa sélection habituelle. Maarja Nuut chante, joue du violon et de plusieurs claviers. Ruum joue de plusieurs synthétiseurs, analogiques et digitaux ; divers sons extérieurs et « sons trouvés » ont été ajoutés aux endroits appropriés. Tous les instruments et sources ont été longuement traités ensemble par Evar Anvelt.

 

Maarja Nuut, chanteuse et violoniste, est une artiste extrêmement envoûtante, souvent hypnotique. Elle est née dans le Nord de l’Estonie, à Rakvere. Elle a beaucoup étudié la musique folk et classique. Le modal du « style village » estonien de la période pré-soviétique et ses expérimentations perpétuelles avec le live looping sont le point central de sa musique. Elle a sorti elle-même son premier album, Soolo, en 2013. Puis en 2016, à la suite de performances très appréciées à la Womex (World Music Expo) et au festival Womad, tout en ayant remporté le Prix des artistes durant la Tallinn Music Week, Maarja a sorti, elle-même à nouveau, son deuxième album Une Meeles, qui a reçu les éloges de la critique internationale. Depuis Maarja s’est produite en solo en Europe et aux Etats-Unis.

 

Né à Tartu, en Estonie, Hendrik Kaljujärv (alias Ruum) a commencé à faire de la musique électronique à 15 ans. Il a une nette préférence pour les instruments analogiques mais il utilise également les synthétiseurs digitaux et les enregistrements extérieurs, à la fois comme inspiration et comme source sonore. Kaljujärv est un autodidacte. Il a acquis son savoir-faire dans la création de paysages sonores lorsqu’il était ingénieur du son et designer au théâtre avant-gardiste NO99 à Tallinn. En plus de son travail solo, Hendrik a écrit de la musique pour le théâtre, ainsi que pour de nombreuses collaborations musicales, notamment le mystérieux Cubus Larvik, avec lequel il a sorti trois albums entre 2012 et 2018.

 

« Où allons-nous ?

Nous marchons vers la nuit.

Vers la nuit, vers le jour,

Vers les ténèbres les plus profondes. »