Jenny Wilson

Exorcism

Sortie le 23 mars 2018

Gold Medal Recordings

Le précédent album de Jenny Wilson, Demand the Impossible!, sortie en 2013, a valu à la virtuose de Stockholm deux Grammis dans son pays, Album de l’année et Productrice de l’année. C’est Jenny Wilson elle-même qui a produit Exorcism, album créé principalement sur un synthétiseur Prophet 6.

 

Ancienne membre du groupe pop suédois de la fin des années 1990 First Floor Power, dont les shows live ont inspiré « You Take My Breath Away » à The Knife (Jenny chante en duo sur le titre avec Karin Dreijer), Jenny Wilson sort son premier album solo, Love & Youth, en 2005.

 

Avec neuf titres, son nouvel album rappelle et décrit la terrible agression sexuelle, et ses conséquences, dont Jenny a été victime. Elle savait qu’elle devait écrire sur cette expérience traumatique, qui est au centre de Exorcism, dès le soir où elle s’est passée, mais il lui a fallu du temps pour se mettre à cette tâche difficile en écrivant : « Je n’ai touché un instrument ou ouvert la bouche pour chanter que plus de six mois après. J’étais comme paralysée. C’était comme un lourd fardeau d’avoir ce sujet horrible qui m’attendait. Je n’avais absolument aucune idée de la façon de l’aborder. »

 

Le titre de l’album est très révélateur de la vision initiale qu’avait l’artiste pour l’exploration en musique de ce sujet – affronter ses démons, puis les chasser : « Je voulais me débarrasser du négatif », confie-t-elle. La façon organique de le faire a finalement été de préférer des paroles franches et directes à l’allégorie. Jenny Wilson a eu quelques doutes au début du processus créatif : « Je ne savais pas du tout comment allait être cet album. J’ai composé toute la musique, décidé des sons, et créé la production avant même d’oser tenir un stylo. Je possédais des fragments dans mes enregistrements d’essais vocaux, je savais que je les utiliserais au final. Quand j’ai commencé à écrire les paroles, il était évident pour moi que je devais être directe. Je les voulais sombres mais pas opaques. »

 

Trouver le point de vue approprié en termes de sons et de paroles s’est avéré complexe. « J’ai travaillé longtemps, plusieurs mois pour trouver le son et l’expression que je cherchais. J’ai expérimenté, j’ai lutté énormément avant qu’au moins une chanson intéressante pour moi ne se forme. » Jenny ne se laisse pas décourager, elle continue, elle persévère et, après des mois de labeur, l’inspiration la frappe soudainement, et elle finit par mettre en forme la majorité des chansons durant deux semaines intensément créatives. « Je les ai écrites sous l’influence d’une sorte de vague irrépressible. »

 

Concernant la prédominance du synthétiseur analogique dans les arrangements des chansons, Jenny Wilson explique : « J’aimais beaucoup travailler sur une seule machine. Il y a plusieurs synthétiseurs sur l’album, mais les fondations de ce disque ont clairement été établies sur mon Prophet 6 ! Je pense que ça m’a aidée à faire un album que j’aurais vraiment envie d’écouter. J’adore ce genre de son et ce type de musique ! »

 

Le premier single de Exorcism, « Rapin* », plante fermement le décor. Ses chants et ses accélérations dans les beats se font la bande originale d’un récit horrifique et détaillé de l’agression au cœur du disque. Jenny Wilson chante : “Late at night / Walking home / Too drunk / Been dancing / At a club / Out of town / Beam me up / Take me down / Did you pick me ’cause there’s no one else around?”

 

Dans sa seconde moitié, la chanson parle aussi des répercussions de l’événement traumatique et des douloureuses « formalités » par lesquelles doit passer la victime : “A pill, a test, and a blood pressure / plastic cup to piss in / and you have to take your clothes off / I had to show my body again”, chante une Jenny Wilson fragile, et le flot s’interrompt brusquement par la sonnette d’une porte. “I’m not at home”, répond-elle.

 

Tenace, impitoyable et sans concession sur sa vérité, « Rapin* » est un superbe titre coup-de-poing qui donne le ton à un album à la fois honnête et volontairement dérangeant. Le visuel du single est un clip animé, créé par l’artiste suédois Gustaf Holtenäs, que Jenny Wilson décrit comme « une œuvre effrayante ».

 

Sur le tout aussi courageux « LO’ HI’ », Jenny Wilson partage des détails frappants et explicites de son agression : “Pushed me, yeah, you better know / His right hand and his dick in a hole / Close my eyes, can’t verbalize / Trapped, oh God I’m paralyzed.” La chanson fait aussi allusion à la position déstabilisante dans laquelle se retrouvent de nombreuses victimes de viol après leur agression, lorsqu’elles sont obligées de corroborer leurs déclarations et de convaincre les gens de les croire : “Listen close, I said NO!”

 

Le troisième titre, « Disrespect Is Universal », est un des moments forts de Exorcism. Il révèle notamment Jenny Wilson en pleine procédure d’identification de l’agresseur. Elle chante : “Come on over here, identify him / It’s impossible / I’m just saying.” Les paroles décrivent un homme blond à lunettes, vêtu d’un jean et d’une veste, Wilson reconnaissant qu’il pourrait être, en substance, n’importe qui.

 

Demand the Impossible! se fondait sur le combat de Jenny Wilson contre son cancer du sein et sur sa guérison, il apparaissait donc comme un travail très personnel, et c’était aussi l’occasion pour elle d’aborder le thème de la lutte contre les surveillances politiques sur la vie moderne (notamment avec le single « The Future »). « C’était un album bien plus intellectuel », remarque Jenny Wilson. En revanche, Exorcism est un album presque totalement personnel. « Je le vois comme un travail physique. Physique et intime ! »

 

Malgré l’exposition et l’expérience personnelles, les paroles de « Disrespect Is Universal » mettent également en lumière des éléments extérieurs, Jenny Wilson médite sur l’impact que divers aspects de notre monde ont sur la façon dont les gens se traitent les uns les autres. Elle chante : “Violator, not a monster / Just a guy in our society… Disrespect, you know, is universal.” Elle établit une liste de plusieurs choses sur lesquelles on peut renvoyer la faute de l’agression sexuelle : la société, l’Histoire, les structures du pouvoir, la Bible, la guerre et ses bombes, et le corps.

 

Vient ensuite un moment de quasi-détachement, où Jenny Wilson accomplit l’exploit de parler de son traumatisme à la première personne, tout en se distanciant d’elle pour une observation objective : “Who am I? / I am anyone / Just like he who raped me / Opportunity makes the thief, they say / Disrespect is universal.”

 

Dans la dernière minute pleine de force de « Disrespect Is Universal », Jenny Wilson s’adresse directement à son agresseur : “Sure, you can regret your mistake / But hey, it is too late / You’ve got to live with this shame, instead / Look who’s haunting of who / I’ll come back to you, you’ll never forget / I’ve got the talent to tell.” Ce titre implacable, et tout le reste de l’album lui offrent enfin l’opportunité d’utiliser son talent d’écriture.

 

« The Prediction » est un choc frénétique et immédiat. Il renferme une urgence sonique en trois minutes de chaos. Jenny Wilson répète une mélopée : “You can’t decide over your life”, et sa supplication “Give me a reason, can you explain it?” pourrait s’adresser à son violeur, à l’univers, ou même à son auditeur.

 

« It Hurts » marque le milieu de l’album. Il démarre lentement et langoureusement, mais ce calme initial – qui contraste complètement avec « The Prediction » – trahit le récit d’un autre type d’abus, cette fois émotionnel. Jenny Wilson parle d’un homme qui la rabaisse constamment : “You love me like you never ever loved no one / Is this why you strip me down?” Ce titre, à l’instar de « Your Angry Bible » et « It’s Love (And I’m Scared) », est né de ce que Jenny Wilson décrit comme une relation dans laquelle elle s’est investie trop vite après son agression. « C’était une très mauvaise relation », dit-elle. Les paroles sont très directes : “You tell me that you need me more than I need you / That’s why you bring me down? / Boy, oh it hurts!”

 

« It’s Love (And I’m Scared) » évoque la difficulté pour la victime d’un viol de continuer sa vie, et de s’autoriser à s’ouvrir de nouveau à une autre personne, à la fois émotionnellement et intimement. Wilson chante : “Can I ever see why I turn back to love when I’m scared?”

 

Le title track de l’album parle du fait de récupérer le pouvoir, repousser tout le mal, tous les sentiments négatifs pour finalement prendre sa revanche : “I am ready for this fight.” Les paroles de « Exorcism » révèlent d’autres terribles détails de l’agression (“You grabbed my neck with your nails and all / And you held my legs and you made me sprawl”), mais ici ils servent à retourner la situation, Wilson avertit : “Yeah I’ll pull your hair / I will squeeze you, ’cause I dare / I’ll promise to remind you /… and make sure you will regret it.”

 

« Forever Is a Long Time » emmène Exorcism dans un final sombre mais plein d’espoir. C’était le dernier titre à être enregistré pour l’album : « Je l’ai fini très tard, et c’était un peu un joker », explique Jenny Wilson. Malgré un ton très sombre (“Keep my eyes open / I know it is too late / Ain’t gonna be alright”), on distingue une lueur, un désir d’être aimée à un moment où l’amour n’existe plus. Wilson prédit un avenir décevant mais suggère un changement, si seulement son amant la rassure et lui dit que tout ira bien.

 

Après une montée émotionnelle intense pendant trente-cinq minutes, terminer Exorcism avec le refrain “It’s gonna be alright” révèle l’esprit réellement combattant et tenace de Jenny Wilson, trouvant une lueur d’espoir dans les plus sinistres circonstances.

 

On dit que, parfois, du positif peut ressortir du négatif, et, dans Exorcism, Jenny Wilson s’est battue et a réussi à se relever après une terrible épreuve la tête haute, le poing levé et ses blessures réelles et figurées sur la voie de la guérison.

 

En dévoilant sa vulnérabilité et, en même temps, en reprenant le pouvoir en refusant catégoriquement, courageusement d’être définie seulement comme une « victime », Jenny Wilson offre un album qui accomplit l’exploit de simultanément déranger, émouvoir, inspirer et galvaniser l’auditeur.