Holger Czukay

Cinema

Sortie le 23 mars 2018

Grönland

« Holger était probablement le meilleur monteur sur bandes magnétiques que j’aie jamais rencontré », affirme le producteur et ingénieur du son René Tinner, qui a travaillé en étroite collaboration avec son partenaire de studio Holger Czukay des années 1970 aux années 1990. « Il pouvait avoir 90 ou 100 morceaux de bandes sur la table et les assembler comme par magie avec la musique, à la perfection. C’était un véritable maître dans ce domaine. »

 

La musique de ce coffret renferme en effet des arrangements magistraux de sons et de sources, de mouvement et de mélodie, d’humour et de sérieux, on peut aussi bien la qualifier de magique. C’est également une collection de clés et de codes secrets inattendus, révélant une vision du monde unique où l’extrême rigueur artistique côtoie l’ouverture perpétuelle au hasard et aux coïncidences. Holger n’a pas seulement coupé et collé de la musique, mais aussi le temps, l’espace et les mentalités, à une période où c’était non seulement presque impossible techniquement dans la culture populaire, mais virtuellement jamais vu.

 

Né le 24 mars 1938 à Dantzig (aujourd’hui Gdańsk), en Pologne, Holger Czukay émigre vers l’ouest en tant que réfugié, d’abord à Limburg an der Lahn. Il sait qu’il veut être musicien depuis qu’il a deux ans. Il se souvenait de l’impact que le film de 1944 Träumerei et la pièce de Schumann qui lui a donné ce titre avaient eu sur lui. Adolescent, rêvant de devenir organiste ou chef d’orchestre, Holger se passionne pour la radio et les bandes, et la puissance de la musique pop. C’est donc tout naturellement que nous commençons notre voyage avec The Holger Schüring Quintette’s Konfigurationen, une douce pièce de jazz atmosphérique de 1960 jamais sortie. « La musique populaire ne m’a jamais dérangé », m’a dit Holder en mai 2016 lors d’une interview au studio de Can à Weilerswist, dans le district de Cologne. « Mais je savais que je ne pourrais jamais devenir un bon musicien de jazz. Je savais qu’il y a autre chose, et je dois savoir ce que c’est. »

 

Les études de Czukay avec le compositeur visionnaire Karlheinz Stockhausen à Cologne de 1963 à 1966 l’ont initié aux mystères du montage, ce défi de juxtaposer des modes orientaux et occidentaux et l’importance de bousculer le conditionnement classique et de pénétrer des territoires inconnus. Un des fruits de ce processus est le formidable bond de géant Canaxis (1969). Czukay a créé Canaxis avec le peintre et musicien Rolf Dammers, de nuit, dans le studio de Stockhausen, sur des bandes d’occasion. C’est néanmoins un travail d’une puissance remarquable. L’électronique brute et les bandes collées de musique chorale du XVe siècle et de voix de chanteurs vietnamiens captées à la radio de « Boat Woman Song » illustrent la fascination de Czukay pour une sorte de désolation magnétique groovy. Ces voix paraissent appartenir tout entières à ce contexte précis. « Canaxis était complètement hors de son temps, il n’a rien à voir avec la musique rock », disait Holger. « Je n’ai jamais dit à Stockhausen que j’étais dans son studio ! Ha, ha ! C’était trop dangereux de le lui dire. »

 

Pendant la réalisation de cet album, Can se consacrait à sa mission de fusionner rock, jazz, musique internationale et avant-garde : nous n’avons pas le temps ici de raconter toutes ces années de grande magie, nous dirons simplement que tous leurs albums sont parcourus de l’esprit de Czukay, tout comme ses albums le sont de celui de Can. En 1977, il avait cela dit abandonné son rôle de bassiste pour se consacrer à ce qu’on peut appeler son Weltempfänger (ou « récepteur du monde »), une table de radios, de téléphones et d’enregistreurs cassette dont il a « joué » et qu’il a introduits dans la musique de Can.

 

Ce développement n’a pas toujours été du goût des autres membres de Can. Irmin Schmidt, clavier de Can, m’a dit : « Ce que Holger faisait aurait pu avoir énormément de sens, mais il aurait fallu un certain temps de développement au calme pour l’intégrer… Tout était soudainement trop hystérique. »

 

Holger a quitté Can en 1977. La même année il a rejoint Brian Eno, Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius sur le LP Cluster & Eno, pour jouer sur « Ho Renomo ». Avec son album solo suivant, Movies (1979), Holger aura été totalement libre. C’est peut-être son travail le plus révolutionnaire – il a été élu Musicien de l’année par Sounds Germany grâce à lui –, et sa création a débuté lorsqu’il s’est mis à faire l’expérience de jouer de la basse sur les morceaux qui passaient à la télévision. Il a affiné ses techniques : faire tourner les boutons en quête d’ondes courtes d’émissions radio lointaines pour enregistrer les voix de chanteurs, puis jouer des notes sur guitare, ensuite les accélérer, les ralentir, les manipuler, et finalement monter les bandes pour obtenir la forme finale de la musique.

Holger a comparé ce procédé au Manhattan Project américain, qui a conduit à la bombe atomique, à la création d’un nouvelle vie par le docteur Frankenstein et au rôle quasi divin du monteur d’un film. Etape décisive dans le sampling, quelques-uns de ses enregistrements définitifs sont présents sur Movies. Le magnifique « Persian Love », qui renferme des voix iraniennes, était admiré par son mentor Stockhausen. La dance pop déséquilibrée de « Cool in the Pool » contient la voix de Holger, pour le plus grand amusement de René Tinner.

 

Movies a été enregistré au QG de Can, à Weilserswist – tous les membres du groupe y jouaient –, et il a été mixé au studio de Conny Plank, ami et collaborateur de Holger. Ils enregistrent ensemble l’EP d’electro-horror Les Vampyrettes en 1980 : les deux titres de cet EP sont présents dans ce coffret. A cette période, Holger collabore avec plusieurs personnes : en 1981, Holger, Plank et Jaki Liebezeit, batteur de génie de Can, enregistrent un album de dance-punk solide avec Phew, chanteuse d’Osaka, même si personne ne parlait la même langue. Le groupe culte de nouvelle vague allemande (« Neue Deutsche Welle ») S.Y.P.H. apparaît la même année sur On the Way to the Peak of the Normal, album qui contient les titres « Witches Multiplication Table » et un titre que Holger avait joué dans la rue pour avoir l’avis des gens, « Ode To Perfume ». Cet album a aussi comme invité Jah Wobble, du groupe Public Image Limited, qui rejoindra Czukay et Liebezeit en 1982 sur Full Circle.

 

René raconte : « Pour la petite histoire, Jaki détestait les bassistes, et il détestait Holger en bassiste. Holger a donc amené Wobble au studio de Can. Wobble a pris la basse et s’est mis à jouer si fort que Jaki ne pouvait plus parler, il ne lui restait plus qu’à partir ou à jouer lui aussi. Il a donc décidé de jouer. Quand Holger forçait quelque chose, c’était la plupart du temps pour le bien du projet. »

 

Le grand sens de l’humour de Holger se manifeste également sur Der Osten Ist Rot (1984), dont le title track est célèbre pour contenir un chant de la révolution culturelle chinoise intercalé dans un rythme de Liebezeit, le tout nappé du glaçage sonore de Czukay et de son instrument favori, le cor d’harmonie. « Un journal chinois avait écrit que la pire pièce de musique chinoise était de loin supérieure à la meilleure des chansons pop occidentales », s’était souvenu Holger. « Je ne pouvais vraiment pas le prendre au sérieux ! »

 

René Tinner a eu le privilège unique de voir Holger travailler – principalement la nuit – et confirme que son sens de l’absurde faisait partie de son processus créatif. Il dit : « Absolument, absolument. C’était “pense autrement, pense librement, ne te laisse influencer par rien”. C’était un homme doué de sens pratique qui faisait beaucoup d’expériences, et qui riait beaucoup. Il adorait improviser, créer des situations. Je ne l’ai jamais vu répéter. Il prenait juste un instrument et, quel que soit le nombre de notes, tant que le son lui paraissait intéressant, il continuait. J’aimais être en studio avec lui, c’était comme partir à l’aventure. J’ai tellement appris à son contact et à celui des autres membres de Can, ils étaient comme des docteurs en sorcellerie et moi j’étais l’apprenti qui profitait de sa chance d’être là. En revanche, pourquoi aimait-il le cor d’harmonie, je ne saurais dire… En tout cas il pouvait en jouer au studio. Il ne pouvait pas le faire chez lui parce que ses voisins n’appréciaient pas… »

 

Holger a lui aussi fait preuve d’indiscrétion sur l’album de 1987 Rome Remains Rome. Les gamins qui chantent sur « Hit Hit Flop Flop » – où musique hi-life et fanfare se croisent – ne savaient pas qu’ils étaient enregistrés. Holger a dit : « En studio, j’aime enregistrer les gens à leur insu. J’ai demandé à ces deux garçons de chanter “hit, hit, flop, flop”, et ils m’ont suivi. Mais ils ne doivent jamais croire qu’on les enregistre ! » L’album, sur lequel jouent Michael Karoli, guitariste de Can, Liebezeit et Wobble, atteint à nouveau un sommet avec « Perfect World », un titre dansant latin sur lequel le chanteur américain Sheldon Ancel interroge un destin mystérieux aux côtés des sons de James Brown et de coups de feu.

 

Après avoir travaillé sur l’album de la reformation de Can, Rite Time (1989), et sur deux collaborations avec David Sylvian, l’album solo suivant de Holger est Radio Wave Surfer en 1991. Qualifié par son créateur d’ « expérimentation live », il s’agit d’un travail dépouillé, plus sombre que l’album d’avant, avec des performances spontanées enregistrées sur un microphone et ensuite montées par le maestro. « Ride a Radio Wave » trouve des voix diaphoniques dans les ondes électromagnétiques, tandis que « Through the Freezing Snow » rappelle les années de guerre avec la même choquante qualité que « Vom Himmel Hoch » de Kraftwerk.

 

Une musique fascinante suivra dans les années 1990 et après, mais les trois dernières chansons ne suivent pas strictement la chronologie. « Breath Taking », créé au milieu des années 2000 au moyen d’un enregistrement rare de la voix de Stockhausen, est un morceau électronique langoureux évoquant le soleil qui se lève sur la toundra arctique. Le trip hop « Czukayien » de « La Premiere » et « 21st Century » sont d’un même cru : les deux titres sont chantés par U-She, alias Ursa Major. Compagne de Holger depuis de nombreuses années, elle nous a quittés il y a quelques mois.

 

Lors de notre rencontre, Holger est revenu sur tous ses travaux avec sérénité, et une sorte de surprise. « Ca ne me quitte pas. Quelqu’un me le donne, puis m’utilise… J’étais l’exemple typique du gars qui est si arrogant qu’il dit : “Je joue mieux que tous les autres musiciens ensemble !” Mais quelque part, je me faisais confiance. »

 

Ian Harrison, Londres, septembre 2017.