Gold Star

Uppers & Downers

Sortie le 7 septembre 2018

Epitaph Records

Dans le salon de Marlon Rabenreither, à la place d’une télé ou d’une table il y a un tas d’amplis. Sur les étagères se côtoient biographies musicales, gros livres sur l’histoire de la musique et vieux vinyles. On pourrait se croire dans les années 1960, 1970 ou 1980, mais on est bien en 2018, et quand il enregistre sous le nom de Gold Star (d’après le nom du studio de Phil Spector à Hollywood), le troubadour de Los Angeles Marlon Rabenreither fait une musique intemporelle inclassable.

 

Marlon Rabenreither, ancien membre de The Sister Ruby Band, a entamé son projet solo en 2013 et s’apprête à sortir son troisième album, Uppers and Downers, à la suite du plus traditionnel, linéaire et mid-tempo Big Blue. « Ce que font les artistes résulte de ce qu’ils ont fait avant. Je voulais prendre la direction opposée et faire de cet album un recueil de chansons. » D’où le titre, qui n’est pas forcément une référence à différents états d’esprit, ou à des médicaments. C’est une référence à plusieurs styles de chansons. A l’origine il voulait avoir un producteur pour chaque chanson, comme Kanye West. Ce n’était pas faisable, mais l’ambition est restée. « L’idée, c’était d’avoir un éventail plus large, une gamme plus dynamique : des chansons lentes, rapides, moins axées sur un genre précis, reproduisant toutes les ambiances. »

 

L’album est effectivement un collage, qui emprunte aux époques classiques et donne un twist et un mordant plus modernes. Il commence avec la tristesse vagabonde de « Crooked Teeth », qui rappelle la voix traînante de Richard Ashcroft post-The Verve ou Richard Hawley. Sur « Baby Face », Rabenreither ajoute une désinvolture plus moderne. La chanson « This is the Year », quant à elle, est un morceau de rock déchaîné semblant venir tout droit de la fin des années 1990. Sur cette chanson, on peut entendre Cameron Avery de Tame Impala au piano.

 

Le processus a débuté aux légendaires studios Valentine de Los Angeles, un lieu rénové récemment par Nicolas Jodoin, producteur et ami de Rabenreither, avec qui il avait collaboré sur son premier LP. Ces studios Valentine, dans le même état depuis des décennies, ont accueilli les plus grands artistes, dont les Beach Boys, Frank Zappa et Jackson Browne (dernièrement les studios ont fait parler d’eux grâce à Paul Thomas Anderson qui y a filmé le groupe Haim). Pour Rabenreither, cela a été une expérience unique. « C’était la première fois que j’exécutais mon travail personnel dans un vaste environnement professionnel. Les vieux studios sont comme ces rares lieux sacrés, comme les églises. Ils te forcent à atteindre tes objectifs. Sans cette pression, tu ne te dépasserais pas autant. Le temps est important ici, et tu sais que ceux qui étaient là avant ont fait des choses extraordinaires, alors qu’est-ce que tu fais ? » Il est arrivé avec 25 idées de chansons, mais en laissant la porte ouverte à d’autres visions, d’autres inspirations. « Ecrire une chanson, c’est comme dresser une table pour un dîner. On ne sait jamais quand les invités vont arriver. Ma façon d’écrire revient en grande partie à ne pas me limiter et à ne pas trop réfléchir. » Les toutes premières idées datent d’il y a quatre ans, les toutes dernières n’ont que quatre mois. Elles viennent en général de conversations avec des amis, de discussions qu’on peut avoir tous les jours. « Il n’y a pas nécessairement de fil conducteur ou de liant. C’était censé être un peu bipolaire. »

 

C’est grâce à Nicolas Jodoin que les chansons forment une bande originale cohérente. Il a joué un rôle essentiel avec ses arrangements riches, et ses claviers et accords au son vintage. Encore aujourd’hui Rabenreither est étonné par la façon dont tout s’est déroulé. « Je ne sais pas si on parvient vraiment à obtenir exactement ce qu’on voulait à la fin d’un processus de création artistique. On ne s’attend jamais à ça. »

 

Rabenreither, en restant mesuré quant au sens des chansons, fait allusion au fait qu’elles ont un côté très personnel et observationnel. « Le disque parle de drogue, entre autres, mais pour moi il parle surtout des hauts et des bas dans la vie. » Sur « Half the Time », le titre le plus autobiographique de l’album, il parle de « kicking the junk », ce qu’il admet être une référence directe à la consommation d’héroïne. Ça parle de grandir à Los Angeles, une ville en constante mutation qui a un côté sombre très ancré malgré sa beauté extérieure. « Mon intention n’est pas d’idéaliser le chagrin ou la dépression. A quoi ça servirait ? »

 

Sur « Where Will I Be » il évoque la culpabilité liée au fait de faire de la musique un choix de vie, en toute conscience du jugement des autres. La chanson parle de l’industrie de la musique. « Ces gens te disent avec qui tu devrais ou ne devrais pas bosser, et tout ça n’a aucun rapport avec l’art. La musique peut être une chose sacrée. Tout le reste est mystérieux. Tu te sens coupable parce que tu vends un produit. C’est bizarre, non ? », dit-il en riant.

 

La seule chose qui lie les chansons est justement Los Angeles, qui est sa maison. Il vit aujourd’hui à MacArthur Park, et il ressent cette vague d’excitation qui suit les départs en masse de gens créatifs de villes trop chères comme San Francisco et New York. Ses amis sont également musiciens et artistes, et partagent les mêmes idées ; ils croient tous au pouvoir éternel du rock’n’roll. Pour la première fois il se sent inclus dans un mouvement collectif. L’album contient plusieurs instantanés de quartiers de la ville, presque comme un carnet d’images du quotidien accompagnées de titres classiques. Les références à St Andrews Square et The Marquis (« Beneath the Wheels »), Echo Park (« Half the Time ») et « Chinatown » donnent un côté voyage à l’album.

 

Ce titre, « Chinatown », invite Cole Alexander et Zumi Rosow de Black Lips à l’orchestration live. « Ce titre parle d’un ami à moi qui est décédé ; il est écrit du point de vue d’un fantôme. L’idée qu’il y a une présence après la mort. » Se rapprochant de la trentaine, Rabenreither a un point de vue plus mature, il se questionne davantage.

 

Concernant l’avenir, Rabenreither sait qu’il va encore évoluer. « Peu importe qu’on ait écrit une centaine de chansons, il y a encore des tas de choses à apprendre. » Pour Gold Star, l’éducation se fait sur toute une vie. « C’est comme avoir les yeux bandés », explique-t-il à propos du chemin qu’il lui reste à faire. « On travaille beaucoup dans le noir. On essaie juste d’évoluer et d’être sincère. Je peux justifier mon écriture d’un point de vue personnel. N’importe quel geste simple, aussi petit soit-il, est radical. Quand on vit dans un monde de consommation et de violence, faire quelque chose de sincère et de bienveillant, c’est déjà quelque chose, au moins. »