Flying Lotus

Flamagra

Sortie le 24 mai 2019

WARP

Il y a presque 5 ans sortait le dernier album de Flying Lotus, You’re Dead!, nominé aux Grammy Awards. Durant tout ce temps l’artiste aux mille talents de Los Angeles a enchaîné les projets : il a collaboré avec Kendrick Lamar sur le classique To Pimp a Butterfly, il a écrit et réalisé l’hallucination comico-horrifique Kuso (dont la première a eu lieu durant le festival de Sundance), et il a produit la majeure partie de Drunk, album de Thundercat. Il a également fait de son label Brainfeeder le label le plus régulièrement innovant de la décennie.

Malgré cet emploi du temps chargé, un album a vu le jour, Flamagra, une œuvre qui prend toutes les avancées créatives de ces douze dernières années de carrière pour les emmener plus loin. C’est un album qui regroupe hip-hop, soul, jazz, global dance music, polyrythmie tribale, IDM (Intelligence Dance Music), Beat Scene de LA, mais qui s’élève au-dessus d’un vortex bien précis dont les coordonnées restent floues. Ce n’est pas seulement un album de Flying Lotus, c’est peut-être l’album décisif. Un chef-d’œuvre astral et afro-futuriste de deep soul, de poussière cosmique, d’une originalité saisissante.

De prestigieux collaborateurs sont intervenus sur cette nouvelle production : Anderson .Paak, George Clinton, Yukimi Nagano de Little Dragon, Tierra Whack, Denzel Curry, Ishmael Butler de Shabazz Palaces, Toro y Moi, et bien sûr son parent télépathique Thundercat. On retrouve même David Lynch en narrateur inquiétant qui nous avertit d’un « Fire is coming ». Tous ces artistes se sont laissés envoûter par le sorcier Lotus, qui les a transpercés de ses sortilèges.

Lotus raconte : « J’ai travaillé sur des trucs pendant ces cinq dernières années, mais ça partait toujours dans tous les sens. J’ai toujours eu cette idée thématique en tête – un concept persistant autour du feu, d’une flamme éternelle au sommet d’une colline. Certains adorent, d’autres détestent. Il y en a qui y vont pour un rendez-vous amoureux, d’autres qui y brûlent des lettres d’amour. Je suis allé à une soirée, et j’y ai entendu David Lynch dire les mots que j’ai fini par lui confier sur l’album. Et je me suis dit : “C’est bon, c’est cette direction qu’il faut prendre.” »

Ce qui était au début une série d’expérimentations est devenu une vision transformatrice. L’ADN de Flamagra se fonde sur des éléments traditionnels du hip-hop, mais il y a aussi une nouveauté, FlyLo ayant développé un goût pour le piano.

A l’automne 2018, Flying Lotus s’est retrouvé baigné de couleurs fantastiques au centre d’une installation artistique créée par le collectif teamLab à Tokyo. Cette expérience a réactivé des souvenirs que la vie adulte a parfois tendance à refouler : notre capacité d’enfant à s’émerveiller, le fait que la musique guérisse et transcende les limites physiques, les possibilités infinies qui ne s’offrent qu’à ceux qui rêvent grand.

Flamagra représente parfaitement la nature universelle et épique de cet état d’esprit expansif. Le projet rassemblait au début dix titres, puis c’est devenu un album de beats sans solos de jazz ni quoi que ce soit d’autre. Ensuite Lotus s’est rendu compte qu’il devait se remplir de tout, les champs d’émotions compliqués et irréguliers comme les idées virevoltant dans le ciel légèrement pollué et plein de fumée de la vallée de San Fernando. Les collaborations ont été enregistrées dans le home studio de Lotus, on peut entendre la cohésion : la voix cassée de George Clinton résonne comme la voix démente et infernale de Ra sur « Burning Down the House », la voix de Solange coule telle l’ambroisie céleste sur « Land of Honey », .Paak s’inspire de la concupiscence lubrique du soulman éternel sur « More », et le falsetto blessé de Thundercat paraît venir d’un très lointain futur.

L’album est également tristement marqué de la mort de Mac Miller, ami et collaborateur de Lotus. Deux titres lui rendent hommage : « Find Your Own Way Home » et « Thank U Malcolm ».

Lotus explique : « Cet album a été un refuge pour la douleur, et m’a aidé à tirer le meilleur de cette douleur. La musique peut guérir, et après cette tragédie elle m’a rappelé pourquoi j’étais là. En vieillissant, on commence à comprendre les raisons de notre existence, on les assume, et moi je veux faire des choses bien avec mon travail. Je veux qu’il puisse aider les gens dans des moments difficiles, et les inspirer à la création. »

Voici donc Flamagra, le travail d’un maître entouré de plusieurs autres maîtres, résumant, redéfinissant et réinventant le dernier siècle de la plus brillante musique noire américaine. Si Lotus est issu de la sacro-sainte tradition de sa grand-tante Alice Coltrane et de son mari John, de Miles et Madlib, Dilla et DOOM, il a construit son propre sanctuaire, une secte qui a absorbé tout le génie passé pour l’emmener dans des royaumes que ses prédécesseurs n’auraient même pas pu imaginer. Flying Lotus a encore frappé. Fire is coming.