Amber Arcades

European Heatbreak

Sortie le 28 septembre 2018

PIAS / Heavenly

Amber Arcades (ou Annelotte de Graaf), à propos de l’album European Heartbreak

 

« Ça parle des concepts et des histoires qu’on invente pour comprendre nos expériences dans la vie, et pour se dire que, quelque part, on est important, et ça parle aussi de la nature inconstante et parfois contradictoire de ces histoires. Comme le concept de l’amour romantique. Est-ce que ça existe vraiment ? Quelquefois ça me paraît tellement réel que ça devient la chose la plus importante, et d’autres fois je suis sûre que c’est une arnaque et que je me fais systématiquement avoir. Et dans les deux cas j’en suis à chaque fois convaincue. C’est pareil avec la politique et l’identité. Quand je suis aux Pays-Bas, je ne fais pas tellement attention au fait d’être hollandaise ou européenne, et je me dis que les politiciens qui veulent à tout prix promouvoir la culture hollandaise sont au mieux nuls ou au pire dangereux. Et quand je suis aux Etats-Unis, être hollandaise devient immédiatement une part énorme de mon identité.

 

Ce que je veux dire, c’est que quelle que soit l’idée que je me fais de moi, ou de l’amour, de la politique, de la morale et du reste, elle est tellement changeante et relative que je ne peux plus vraiment faire confiance à mes propres interprétations ou perceptions. Et ça craint, parce que je veux vraiment trouver un sens à cette vie, et c’est difficile quand on ne peut même pas s’appuyer sur ses propres expériences. Par exemple, sur le bonheur : je suis convaincue que pour l’atteindre, il faut se battre, qu’il faut relever des défis, évoluer soi-même pour le mériter, etc. Mais si je ne fais rien le résultat sera le même : je mourrai et rien de ce que j’aurai accompli n’aura d’importance. Du coup, une vie humaine évolue-t-elle jusqu’à atteindre un objectif précis ? ou est-elle juste une succession d’événements aléatoires ? Et notre histoire collective se dirige-t-elle vers un but précis ? Y a-t-il une évolution ? ou est-ce que tout ce qui arrive n’est que le fruit du hasard ? Je pense que la plupart des gens aiment à penser qu’il y a une évolution, à la fois dans leur vie personnelle et dans le monde, qu’on travaille afin de devenir des gens meilleurs et de construire ensemble un monde meilleur. Et en même temps, on a tendance à idéaliser le passé et penser que “c’était mieux avant”.

 

Je me suis toujours demandé si ces concepts et ces expériences pouvaient être traduits d’un point de vue individuel à un point de vue collectif, et d’un point de vue psychologique à un point de vue physique. Par exemple, cette impression que le passé était d’une certaine façon mieux que le présent. Je fais carrément partie des gens qui le croient. Quand je me rappelle mon enfance, tous ces souvenirs paraissent flotter dans une ambiance réconfortante et lumineuse. On ne se souvient que des bonnes choses, et tous ces moments où on s’ennuyait devant la télé ou à l’école deviennent plus flous, même s’ils représentaient probablement la moitié de notre temps à l’époque.

 

Ce même processus semble s’établir dans des pays entiers, où l’on décide tous que c’était mieux avant, et où on a besoin de “reprendre le contrôle” ou rendre quelque chose “great again”, tous ces trucs-là. Et c’est pareil avec l’amour romantique. A l’instant où l’on se sépare de quelqu’un, on commence à idéaliser ce que c’était d’avoir une relation, et on oublie tous les trucs insupportables qui allaient avec. D’une certaine façon, idéaliser le passé a du sens. C’est peut-être un moyen de se dire que le temps qu’on a passé sur cette terre a valu quelque chose, que tout n’était pas si nul. On a besoin de pouvoir raconter une histoire, si on est devant un obstacle on a envie de se dire qu’il a une signification, qu’il va nous faire grandir. Se contenter d’accepter que des sales trucs nous sont arrivés sans aucune raison est vraiment difficile. C’est assez impressionnant de voir à quel point notre espèce peut se montrer positive et optimiste. Un peu comme tous ces films qu’on fait, dont la majorité ont un happy ending. Ce serait bizarre s’ils ne se terminaient pas bien. Et aujourd’hui, alors qu’on est peut-être bien à l’aube d’une éventuelle sixième extinction de masse, les scientifiques qui affirment que l’espèce humaine n’en a plus pour très longtemps disent malgré tout qu’ils sont convaincus que quelque chose va se passer ou être inventé pour nous sauver, même s’ils n’ont aucune idée de quoi ni quand.

 

Etre une touriste est comme une version condensée de tous ces espoirs, ces rêves et ces déceptions. On est partis sur la route en Californie juste après l’enregistrement à Los Angeles, et c’était fascinant. Pourquoi les gens partent en vacances ? Je suppose que pour beaucoup c’est un moyen de s’échapper de la routine, d’avoir de “vraies expériences”, de “se sentir vivant”. Mais pendant qu’on est sur la route, on est au fond de nous le même être humain, avec les mêmes problèmes, les mêmes inquiétudes, le même ennui, à se demander quand on pourra enfin s’arrêter deux minutes, et quand est-ce qu’on arrive parce qu’on crève de chaud dans la voiture à cause de cette saleté de clim.

 

Voilà, je suppose que l’album parle de mon expérience personnelle, ordinaire, relative et subjective de la condition humaine à ce moment de la vie. »